RÉCIT – Les stigmates de deux siècles d’industrialisation s’étirent sur les étroites bandes des vallées du Gier et de l’Ondaine de part et d’autre de la cité minière, dont les ateliers d’armuriers et de passementiers ont modelé le plan de ville, à l’ombre des crassiers et autres cheminées d’usines.

Il suffit de s’engager sur l’autoroute qui plonge dans la vallée du Gier à hauteur de Givors pour remonter l’histoire d’un des plus grands bassins industriels européens. Le long de cet étroit bandeau de 40 km s’égrènent les stigmates paysagers de 200 ans d’industrialisation, jusqu’à Saint-Étienne et ses « crassiers » de scories minières. Le fil rouge des aciéries s’étire encore à l’ouest de la cité minière, dans la vallée de l’Ondaine, qui a aussi vu pousser les villes comme des champignons au début du XIXe siècle. Si une bonne partie des cheminées d’aciérie et de verrerie, des chevalements et des galeries minières, des ateliers d’armurerie et de tissage ont disparu, des éléments subsistent ; des friches demeurent et une activité productive se maintient.

« Le bassin stéphanois s’impose au début du XXe siècle comme l’un des plus grands centres industriels d’Europe, fondé sur l’extraction du charbon, la sidérurgie, la fabrication d’armes et de blindage, les tissages et une industrie diversifiée de fabrication d’accessoires divers nécessitant l’investissement d’industries de métallurgie et de mécanique », observait encore en 2024 le Bulletin de l’Association des géographes français. Ce mouvement est né un siècle plus tôt avec la reconnaissance par l’État français d’un intérêt national à l’extraction du minerai de charbon du bassin stéphanois. Un filon de houille de 5 km de large, où les locaux puisent depuis le XIIIe siècle, affleure sous les vallées. Son exploitation par de gargantuesques compagnies minières va dès lors servir de locomotive à de nombreuses activités productives, générant un afflux de main-d’œuvre qui nourrira le développement effréné du bassin.


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« Le Birmingham français »

« Sur le modèle de villes anglaises, Saint-Étienne, qui était un gros bourg à la fin de l’Ancien Régime, voit affluer toute une population venant des campagnes, de la Haute-Loire, des monts du Forez et des monts du Lyonnais, retrace Brigitte Carrier-Reynaud, docteur en histoire retraitée de l’université de Saint-Étienne. Il y a une explosion urbaine, dans une ville-champignon qu’on a appelée le Birmingham français. » La population du bassin passe de moins de 50 000 en 1800 à plus de 250 000 en 1900.

À Unieux, l’arrivée de Jacob Holtzer en 1829 pour fonder son entreprise de métallurgie dans la vallée de l’Ondaine crée littéralement une ville. C’est à cette époque, en 1832, que naît la première ligne de chemin de fer française avec locomotive à vapeur, entre Saint-Étienne et Andrézieux. Les forges profitent de l’essor du rail et de l’armement. À la fin du siècle, celle d’Unieux emploie 1 500 ouvriers dans cette commune qui comptait moins de 800 habitants en 1800.

Dans la vallée du Gier aussi l’activité explose. Au début des années 1860, près du tiers de l’espace bâti y est industriel. « Le fond de la vallée, entre Rive-de-Gier et Saint-Chamond, était inoccupé, l’occupation humaine s’étant faite sur les bords de collines, raconte Georges Gay, géographe et professeur émérite en urbanisme et aménagement du territoire à l’université de Saint-Étienne. Cette activité industrielle a orienté la croissance urbaine et fait naître de nouvelles localités. »

Laborieuse de toujours

Si certains ruraux s’enrôlent dans les mines et les usines, beaucoup ont déjà « un habitus artisanal ». Arrivés en ville, ils créent des ateliers dans les immeubles où ils vivent. « Ils pratiquaient une activité du métal, du tissu et détenaient un savoir-faire valorisable en ville », explique Brigitte Carrier-Reynaud. Des savoir-faire issus d’une forme de « proto-industrialisation », qui a vu le développement, dès l’Ancien Régime, de fabriques de clous à Firminy, de marteaux au Chambon-Feugerolles ou de serrures à Saint-Étienne.

« Il y a trois rivières à Saint-Étienne, qui ont un bon débit puisqu’elles descendent du Pilat, et on s’en est rapidement servi pour alimenter des petits martinets à eau », rappelle Jean-Paul Chartron, ancien adjoint socialiste à l’urbanisme de Saint-Étienne. Vierge de calcaire, cette eau sert à la trempe des métaux permettant le développement d’outils forgés et de la quincaillerie.


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Saint-Étienne devient ainsi la capitale du moulin à café dès le XVIIe siècle. « Elle a la grande spécificité d’être une ville productive alors qu’à la fin de l’Ancien Régime, la ville est considérée comme un espace parasite où l’on consomme la richesse produite dans les campagnes », analyse Georges Gay.

Le modèle de l’atelier

Ce savoir-faire mécanique va se cristalliser dans l’armurerie grâce à l’installation d’une manufacture royale d’armes en 1765. Cette industrie, perpétuée depuis, se caractérise par sa forte segmentation. Elle alimentera les siècles suivants « toute une poussière d’ateliers, artisanaux ou de sous-traitance », selon la formule de Brigitte Carrier-Reynaud.

Le modèle de l’atelier est aussi celui qui prévaut dans la rubanerie, dont Saint-Étienne devint une place forte avant même la révolution industrielle, en récupérant cette activité sous-traitée puis délaissée par les soyeux lyonnais. Comme leurs voisins canuts, les passementiers sont propriétaires de leur outil de travail et œuvrent de chez eux pour un donneur d’ordre. « Il y avait des milliers de petits ateliers, reconnaissables à leurs grandes fenêtres », retrace Brigitte Carrier-Reynaud.

Ces « travailleurs en fenêtres », armuriers comme passementiers, ont adapté leur logement à leur activité. Dans les immeubles de rapport qu’ils louaient, ils avaient besoin de lumière pour leur ouvrage. La rue Tréfilerie ou celle des Armuriers en portent la trace avec ces ateliers de fond de cours aux fenêtres horizontales et aux baies vitrées typiques.

Les donneurs d’ordre étaient concentrés dans le centre, autour des places Jean-Jaurès et Jacquard, dans des immeubles à cour intérieure. « Les artisans venaient rendre et chercher le travail, poursuit Brigitte Carrier-Reynaud. Cela a modelé le paysage urbain. Le plan de la ville et son architecture sont nés de cela. »


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« D’une ville où la rue artérielle limite le décor »

« Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le linéaire de forges et de grandes cheminées implantées en fond de vallée, entre la rivière Gier et la voie ferrée, construit un paysage radicalement nouveau », rappelle le Bulletin de l’Association des géographes français. « On a construit, vite et serré, un habitat sur rue, retrace Jean-Paul Chartron. Il a fallu insérer ces villes dans des vallées étroites. C’est une grande rue sur 40 km. Comme le disait parfaitement Lavilliers, “On n’est pas d’un pays mais on est d’une ville/ Où la rue artérielle limite le décor” (dans la chanson Saint-Étienne, en 1968, NDLR). »

« Le bassin stéphanois, c’est une espèce de superposition de couches d’industrialisation du XVIe au XXe siècle, observe Brigitte Reynaud-Carrier. En termes de paysages, on a aussi ce palimpseste industriel. » Un espace fragmenté, composite, sans cesse reconstruit. « C’est le modèle des villes fonctionnelles, avec des ateliers au milieu de l’habitat », poursuit Jean-Paul Chartron. Et des usines guère plus loin. Un « patrimoine archipélisé », selon l’expression des historiens Georges-Henry Laffont et Luc Rojas, qui « se réduit en un kaléidoscope d’usines, d’ateliers, de processus de production, de stockage de produits, de superposition fonctionnelle et temporelle ».

Les crassiers demeurent, comme le gruyère des galeries minières en sous-sol qui a rendu certaines zones inconstructibles, sanctuarisant des espaces végétalisés, à l’instar du parc de Montaud. Mais cette « région ne s’incarne pas beaucoup dans son paysage », à la différence du Nord et ses corons, compare Brigitte Carrier-Reynaud. La plupart des grandes halles d’usines ont disparu, les chevalements aussi ; peu de cités ouvrières avaient été construites.

Bâti et savoir-faire ont été reconvertis, notamment vers les cycles et les produits manufacturés au XXe siècle. La Cité du design a récemment exposé une série d’articles Manufrance des années 1960. Basée à Firminy, la société Clextral a pour sa part créé sa Cracotte dans des cuves des métallos de Creusot-Loire dans les années 1970. Les tissages jacquard ont permis à Thuasne de devenir leader des tissus de santé. Quant à l’armurerie, elle perdure avec Nexter, qui fabrique les Famas de l’armée française ou la forge du Chambon-Feugerolles qui livre les lames des escrimeurs.