Un géophysicien fixe son écran d’ordinateur à bord du navire de recherche. Ce qu’il voit ne devrait pas être là. À peine six kilomètres du littoral sud-ouest de la Sicile, une structure rocheuse surgit des données sonar : un volcan inconnu, entouré d’une coulée de lave solidifiée s’étirant sur quatre kilomètres vers l’ouest. La Méditerranée, cette mer arpentée par les hommes depuis l’Antiquité, cachait encore des secrets sous ses flots.

Ce moment de stupéfaction appartient à Emanuele Lodolo, chercheur à l’Institut national d’océanographie et de géophysique expérimentale (OGS) d’Italie. « We were quite surprised about this, because we were really very close to the coast », a-t-il déclaré. L’édifice, baptisé Actea, est l’un des six volcans récemment découverts lors de la cartographie du paysage sous-marin du canal de Sicile, une voie maritime très fréquentée au large de la côte sud-ouest de l’île.

À retenir

  • Six volcans inconnus surgissent de la cartographie haute résolution du canal de Sicile
  • Actea, le plus proche du rivage, repose à 34 mètres seulement sous le niveau de la mer
  • Des bulles remontent mystérieusement des cratères : activité biogénique ou hydrothermale ?

Sommaire

  1. Une cartographie qui réécrit la géologie du canal de Sicile
  2. Actea : un volcan actif à portée de côte
  3. La Ferdinandea, un précédent historique troublant
  4. Ce que la carte change concrètement

Une cartographie qui réécrit la géologie du canal de Sicile

L’expédition responsable de ces révélations s’appelle M191 SUAVE (Submarine Volcanism in the Western Sicilian Channel). Une équipe internationale de scientifiques du GEOMAR Helmholtz Centre for Ocean Research de Kiel, du Monterey Bay Aquarium Research Institute (MBARI), de l’OGS d’Italie, de l’Université Victoria de Wellington et des universités de Malte, Birmingham et Oxford a passé trois semaines à bord du navire de recherche allemand METEOR à explorer le fond de la Méditerranée dans le canal de Sicile.

Un sondeur multifaisceaux et un magnétomètre ont été utilisés pour cartographier les structures volcaniques exposées et enfouies dans les sédiments. Les investigations ont révélé trois centres volcaniques d’au moins six kilomètres de large et 150 mètres de haut, bien plus grands que ce qui avait été estimé jusqu’alors. Pour donner une échelle : 150 mètres, c’est la hauteur de la Tour Montparnasse. Entièrement sous l’eau. Entièrement ignoré des modèles géologiques existants.

Mais le véritable choc vient d’un résultat que les scientifiques eux-mêmes n’attendaient pas. Beaucoup de reliefs identifiés dans la bathymétrie prédictive comme des élévations de type mont sous-marin, et précédemment interprétés comme des édifices volcaniques, se sont révélés soit inexistants, soit sans nature magmatique. : la carte théorique se trompait doublement. Elle manquait de vrais volcans et signalait des structures fantômes. La cartographie à haute résolution a remis les compteurs à zéro.

L’origine et le rôle du volcanisme dans les rifts continentaux passifs restent mal compris par rapport à d’autres contextes volcano-tectoniques. Le canal de Sicile occidental, en Méditerranée centrale, représente une zone d’extension crustale prononcée avec une variété de formes volcaniques étroitement associées aux failles extensives. C’est précisément cette complexité qui rendait la zone si difficile à lire sans cartographie précise.

Actea : un volcan actif à portée de côte

Parmi tous les édifices identifiés, Actea concentre l’attention. Ce volcan, le plus proche du rivage, repose sur le secteur nord de la zone de faille de Capo Granitola, à des profondeurs comprises entre 62 et 70 mètres, avec son sommet à 34 mètres sous le niveau de la mer. Trente-quatre mètres. Moins que la profondeur de beaucoup de plages de plongée fréquentées par des touristes.

Seul le volcan Actea montre des indications de réactivation magmatique, probablement entre le dernier maximum glaciaire et la phase transgressive post-glaciaire initiale. Cette réactivation est mise en évidence par la mise en place d’une importante coulée de lave récente. Et la question centrale demeure ouverte : Actea et l’un de ses voisins volcaniques, baptisé Climene, présentent tous deux une caractéristique intrigante, des bulles remontant de leurs cratères. Sans analyse chimique de ces bulles, il est difficile d’en identifier précisément la source. Elles pourraient résulter d’une activité biogénique libérant du méthane, ou d’une activité hydrothermale.

Cette découverte indique que les processus magmatiques et hydrothermaux restent actifs à la fois dans les terrains volcaniques anciens et récents. : le fond du canal de Sicile n’est pas une géologie morte. C’est un système qui respire encore, discrètement, loin des yeux.

La Ferdinandea, un précédent historique troublant

Ce coin de Méditerranée a déjà prouvé sa capacité à créer la surprise. En juillet 1831, le cône sous-marin de Ferdinandea commença à entrer en éruption et forma progressivement un cône volcanique d’environ 65 mètres au-dessus du niveau de la mer, de moins de 300 mètres de large et d’un périmètre de presque un kilomètre. Une île surgissait de nulle part, à mi-chemin entre la Sicile et la Tunisie. Le temps d’une dispute diplomatique entre l’Angleterre, la France, l’Espagne et le Royaume des Deux-Siciles pour en revendiquer la souveraineté, l’île était composée de tephra, facilement érodé par l’action des vagues, et après la fin de l’épisode éruptif, elle s’était rapidement enfoncée, disparaissant sous les flots en janvier 1832.

L’île a émergé au-dessus du niveau de la mer quatre fois dans l’histoire enregistrée. Un conflit diplomatique sans résolution, englouti par la mer avant même d’être tranché. Le canal est relativement peu profond par rapport aux standards méditerranéens, ce qui signifie que lorsque la pression volcanique s’accumule suffisamment, la distance entre une éruption sous-marine et un événement en surface se mesure en dizaines de mètres plutôt qu’en kilomètres.

Aujourd’hui, le sommet de la Ferdinandea se trouve à seulement 6 mètres sous la surface, ce qui en fait un obstacle caché potentiellement dangereux pour de nombreux navires dont les quilles descendent plus bas. Les autorités italiennes n’ont pas attendu une nouvelle éruption pour agir : en 2000, des plongeurs militaires sont allés planter un drapeau sicilien sur le sommet du volcan pour prévenir toute revendication étrangère en cas de réémergence.

Ce que la carte change concrètement

La découverte de volcans submergés aussi proches des côtes densément peuplées de Sicile démontre qu’il existe de vastes zones immergées près du littoral encore peu connues et étudiées, et souligne à quel point il est crucial d’analyser le risque volcanique pour les zones côtières très habitées comme la Sicile. Un risque qui concerne aussi les infrastructures : des câbles de communication et des gazoducs traversent ce fond marin.

L’analyse des échantillons de ces structures aide à reconstituer l’histoire géologique de la région et contribue à la protection contre les risques naturels, notamment en ce qui concerne les infrastructures au fond de la mer. L’étude établit un cadre tectono-magmatique révisé pour le canal de Sicile, soulignant le contrôle structural sur l’emplacement et l’évolution volcaniques, et prépare le terrain pour de futures investigations géochronologiques et géochimiques visant à déchiffrer le calendrier, les sources et l’évolution du volcanisme dans ce contexte de rift dynamique.

Plus de 80 % de l’activité volcanique de la planète se produit sous la mer. La Méditerranée, à peine plus grande que la mer de Chine méridionale, est traversée par des millions de passagers en ferry chaque année, survolée par des centaines de vols quotidiens, longée par des pipelines et des câbles numériques qui font circuler une bonne partie des données d’internet entre l’Europe et l’Afrique. Que ses fonds soient cartographiés sérieusement pour la première fois au XXIe siècle dit quelque chose d’essentiel sur ce que nous ignorons encore de la planète que nous habitons. Plus de 80 % de l’activité volcanique se déroule sous la mer ; les trois quarts du volume de lave crachée chaque année par les volcans de notre planète résultent d’éruptions sous-marines. La prochaine découverte inattendue n’est peut-être pas dans une lointaine fosse océanique. Elle est peut-être à six kilomètres d’une plage sicilienne.