Antonin Baudry signe le contraire d’un biopic : un objet drôle, frondeur, qui croise BD, thriller et épopée pour arracher De Gaulle à sa statue. Simon Abkarian lui rend du mouvement, du panache et surtout beaucoup de chaire.

C’est pas une nouvelle : le film historique français se mourait. De respect surtout. Depuis des années, on filmait les grands hommes au garde-à-vous, dans une lumière de cire, avec une dévotion qui ressemblait un peu trop à de la trouille. Peur du sujet et peur de l’Histoire. Les biopics se succédaient comme des cérémonies, et on en sortait comme d’un musée fermé pour travaux. Ca bouge enfin : La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer propose l’inverse de tout cela. Antonin Baudry ne signe pas un biopic mais un objet drôle, frondeur, bondissant comme une BD, tendu comme un thriller yankee, traversé de fulgurances qui doivent autant à Tsui Hark qu’à Spielberg, à Goscinny qu’à Resnais. Et c’est dans ce télescopage permanent que le film trouve son sens – et sa politique.

Ce premier volet repose sur une intuition simple : pour raconter De Gaulle, il faut commencer par oublier… De Gaulle. Il faut le déboulonner. Lui rendre ce qu’il y avait avant la statue : un corps trop grand, une voix qui se cherche, une obstination qui passe pour de la folie. Entre ici Simon Abkarian ! Le choix était aussi fou qu’improbable, et l’acteur prend le parti de ne pas faire De Gaulle : il l’invente sous nos yeux. Comme nous l’avait raconté Baudry dans le magazine, il y a dans son Général quelque chose d’un Don Quichotte égaré dans un monde qui ne croit plus au panache ni aux grandes idées. Surtout, le cinéaste sait qu’une icône se construit par la voix et par le regard avant tout le reste. Ses cadres travaillent donc l’acteur comme une matière. Plans serrés sur la nuque, sur les yeux. Une main qui tremble (à peine), une larme qui nait… Et si l’Histoire se fraie un chemin, c’est par des petits détails qui font basculer l’ensemble.

La bataille De Gaulle

Capture d’écran Pathé

Ce qui frappe dans le film, c’est la manière dont Baudry refuse donc l’unité de ton. Une scène d’état-major respire comme un thriller. Un trait d’humour traverse un moment dramatique. Un dialogue vachard ou rigolo surgit au milieu de l’action – et tout en ressort intensifié. Il travaille son film par contagion : l’épopée infuse le quotidien, la comédie explose la tragédie et tout sert avant tout à déminer le solennel. On l’a vu mille fois ce procédé, mais jamais ou presque chez nous, et encore moins appliqué au panthéon républicain. Sans doute parce que ça suppose un truc que le cinéma français n’osait plus : croire qu’un sujet sérieux peut tenir debout sans gravité, et penser que l’histoire peut échapper à l’image d’Epinal. C’est le cas ici. Son De Gaulle est filmé d’en bas : comme un héros de série B des années 70. Paradoxe total : c’est sans doute comme ça qu’il redevient grand au cinéma.

Bon. Tout n’est pas parfait, et le dire permet de rendre justice à l’ambition de l’entreprise. L’arc du jeune résistant – utile à la mécanique d’identification et indispensable au souffle collectif – ne tient pas tout à fait l’intensité dramatique de la story principale. C’est le prix d’un film qui veut être à la fois une fresque et un roman intime. Mais ce flottement s’efface dès qu’Abkarian rentre dans le cadre, ou que la mise en scène retrouve son régime de pure énergie cinétique.

Reste qu’on n’a vu qu’une moitié de Quichotte. L’Âge de fer est le premier tome d’un projet à deux têtes, et il faudra attendre J’écris ton nom, en juillet, pour mesurer la portée totale du projet. Mais ce que Baudry réussit ici, déjà, c’est ce que personne en France n’avait osé depuis longtemps : prouver qu’on peut faire un grand film populaire sur un grand homme sans solennité, sans révérence. Et surtout sans renoncer ni au plaisir du cinéma ni à l’intelligence du sujet.