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C’étaient des élections locales, mais personne ne s’y est trompé. Le scrutin récent au Royaume-Uni a bien été un référendum sur le gouvernement et surtout sur la personne de Keir Starmer. Les résultats sont sans appel pour le chef travailliste : le Labour perd plus de 1 400 conseillers au profit des Verts à sa gauche et du parti populiste Reform UK de Nigel Farage à sa droite. Ce dernier se retrouve premier parti du pays avec 29 % des voix exprimées dans un système partisan désormais fragmenté ; c’en est fini du vieux duopole des « partis de gouvernement », Labour et conservateurs.

Les travaillistes reculent beaucoup dans des fiefs historiques tels que le Nord-Est ou les Midlands, où les partisans du Brexit n’ont visiblement pas désarmé. En dehors de l’Angleterre, c’est encore pire. En Écosse, le Scottish National Party se maintient facilement au pouvoir malgré un bilan médiocre et des scandales retentissants, le Labour et Reform UK se disputant la place de premier opposant. Le pays de Galles met fin à un siècle de domination travailliste. Le parti ethno-régionaliste Plaid Cymru prend la première place et gouvernera désormais ; Reform UK bat facilement le Labour, qui ne détient plus que 9 sièges sur 90.

Des réformes modestes

Certains ont pu s’étonner de la rapidité de cette chute. Après tout, raisonne-t-on, Starmer avait remporté une victoire brillante en 2024 (400 des 650 sièges de la Chambre des communes). Cette analyse est trompeuse. Le Labour n’a eu que 34 % des voix exprimées ; il ne doit sa surreprésentation qu’aux effets du fort peu démocratique mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour. Starmer a été élu principalement parce qu’il n’était pas conservateur, profitant du mécontentement croissant des électeurs après quatorze ans de conservatisme, exactement comme Tony Blair en 1997.

Il a promis très peu, surtout la prudence fiscale. Le problème, c’est que les gens s’attendaient à une transformation rapide – stabilité gouvernementale, croissance ravivée donc pouvoir d’achat augmenté, réparation des services publics – sans, bien sûr, subir une ponction fiscale. Or Starmer et les siens ont fait des réformes modestes en direction des classes populaires, mais visiblement ce n’est pas assez pour beaucoup de ceux qui ont voté travailliste. Nous touchons là à un problème qui dépasse de loin le Labour Party. Les dirigeants de gauche en France, en Allemagne et partout en Europe doivent affronter le même dilemme. Cet épisode n’est qu’une étape de plus dans la lente érosion de la social-démocratie en Europe. Elle ne sait plus répondre à une demande croissante.

Sirènes populistes

Partout à travers les pays développés, les conditions de vie des classes populaires et moyennes se dégradent. Accroissement des inégalités, pouvoir d’achat comprimé, panne des services de santé et de l’école, manque de transports publics, pénurie de logements. C’est le résultat de quatre décennies de mondialisation néolibérale. Il y a eu des gagnants, certes, mais davantage de perdants. Les partis dits de gouvernement (conservateurs, libéraux et souvent sociaux-démocrates) ont accompagné cette évolution.

Les perdants cherchent désormais une force politique pour remettre les choses en ordre. Les partis de gauche seraient logiquement le premier choix, mais ils déçoivent presque toujours, étant de plus en plus complices du projet néolibéral. Voilà pourquoi, au Royaume-Uni, on prête l’oreille aux sirènes des populistes et à l’utopisme des Verts, et même aux partis périphériques. On imagine mal, par exemple, que tous les anciens travaillistes gallois soient devenus partisans de la cause ethnique ; c’est simplement qu’ils désespèrent du Labour.

Impuissance de la gauche

Ces déçus du socialisme feraient bien de s’interroger sur la cause de l’impuissance de la gauche. Il y a des facteurs immédiats – les hésitations, les mesures auxquelles le gouvernement a dû renoncer (telle la suppression de l’aide aux frais de chauffage que les députés ont rejetée) ou le manque de charisme et l’incompétence totale en matière de communication d’un Starmer – mais la cause profonde est ailleurs. Pour porter remède aux dégâts du néolibéralisme, il faudrait investir. Dans des proportions massives et sous l’égide d’un État résolument interventionniste.

Or la marge de manœuvre des gouvernements est des plus étroites. Dette publique inouïe, ponction fiscale proche du maximum supportable, et maintenant obligation d’accroître massivement les dépenses militaires face à une menace russe qu’on prétend imminente ; les emprunts des gouvernements pour faire face aux dépenses courantes, voire aux dépenses d’investissement, se font au prix de taux d’intérêt croissants. La simple possibilité d’un modeste virage à gauche d’un Labour post-starmerien a déjà fait grimper les taux d’emprunt pour le Trésor britannique. Les marchés savent pourtant qu’ils n’ont pas beaucoup à craindre ; les sociaux-démocrates se sont ralliés un peu partout à la discipline économique. Seules leurs ailes gauches, minoritaires éternelles, plaident pour des politiques plus volontaristes.

Une voie étroite

La voie de la social-démocratie est donc étroite. Des réformes modestes, un peu de redistribution (le marché en permettra au besoin) et surtout une bonne communication de ce qu’on a accompli. Ce ne sera hélas sans doute pas assez. Starmer partira, mais son successeur ne pourra pas changer grand-chose à ces contraintes, même si c’est Andy Burnham, le meilleur du lot, qui a à son palmarès une gestion réussie du Grand Manchester. Jusqu’ici il a été bloqué par les starmeriens dans un de ces épisodes de mini-guerre entre chefs claniques qu’on retrouve partout dans la social-démocratie et qui dégradent encore plus son image auprès des électeurs.

Les travaillistes, et leurs rares homologues en Europe qui se feront élire, continueront de décevoir. Le talentueux Sanchez qui gouverne l’Espagne avec un sage pragmatisme constitue une exception. Pour combien de temps ? Bientôt ce sera le tour des populistes qui nous embarqueront dans un voyage vers un autre modèle, fait d’un néolibéralisme sommaire assorti de guerres d’identité. De quoi nous faire regretter les modestes règnes des Starmer et autres Hollande.

David Hanley est professeur émérite de science politique à l’université de Cardiff.

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