Bal masqué déluré, virées à la plage pour fumer la shisha, mariées aux coiffures de stars. A travers l’oeuvre d’un photographe arménien exhumée par son petit-fils, ces scènes de vie racontent Gaza disparue et « joyeuse », celle des années 1940-1970.
L’exposition au Centre Photographique de Marseille consacrée au photographe Kegham Djeghalian présente jusqu’en septembre plus de 300 clichés capturés à Gaza. Ce rescapé du génocide arménien de 1915 fonda en 1944 le premier studio photo de la ville palestinienne.
Refusant de partir, malgré les conflits à répétition frappant le petit territoire coincé entre l’Egypte et Israël, il a capté quatre décennies durant, avec son objectif, sa société palestinienne d’adoption, jusqu’à sa mort en 1981.
« C’est une Gaza qu’on ne connaît plus. Une Gaza joyeuse, avec des espoirs, connectée au monde -des trains, un aéroport (…)- malgré l’occupation, malgré les guerres », confie à l’AFP le commissaire de l’exposition et petit-fils du photographe, qui a hérité de son prénom, Kegham.
Sur une photo, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, fraîchement débarqués d’un avion.
Sur une autre, des enfants formant une pyramide humaine dans la cour d’une école de réfugiés. Mais aussi des femmes souriantes, robe Vichy ou brushing bouffant, posant près d’une machine à coudre. Ou encore un bal masqué rassemblant un homme déguisé en danseuse orientale, au côté d’un autre en uniforme d’infirmière et d’une femme en kimono de geisha.
– « Société plurielle » –
« J’ai grandi avec des histoires de ma famille qui parlait de Kegham, le photographe gazaoui rescapé du génocide arménien », raconte à l’AFP Kegham junior, 41 ans, professeur de culture visuelle et des pratiques de mode.
Artiste arménien-palestinien ayant grandi au Caire, Kegham Junior se prend de passion pour ce grand-père qui, jeté sur les routes de l’exil, posera enfin ses valises en Palestine sous mandat britannique –exerçant même la profession de tatoueur pour les soldats de sa majesté.
Jusqu’à la découverte en 2018 « au hasard » de trois boîtes rouges au fond d’un placard, renfermant un millier de négatifs. Des portraits en studio, des photos de famille, des enfants sur des balcons, sur la plage, la foule dans des rues.
« On voit une société plurielle. Les Arméniens, les Grecs, les Palestiniens, les bédouins. Mais aussi les déplacés de 1948, après l’établissement de l’Etat d’Israël et la Nakba palestinienne », ajoute Kegham junior — référence à la « catastrophe » en arabe, quand 760.000 Arabes de Palestine ont fui ou ont été chassés de chez eux lors de la création de l’Etat d’Israël.
Pour l’exposition, ni légendes, ni dates pour contextualiser les clichés. Une absence revendiquée par Kegham junior, proposant ainsi des archives « interrompues et inachevées » qui illustrent « une rupture des histoires, atteintes par la guerre, par un génocide, par l’occupation ».
La rupture, Kegham Junior l’a lui-même vécue. Il n’a jamais pu entrer dans la bande de Gaza, sous blocus et aujourd’hui ravagée par deux années d’une guerre meurtrière et dévastatrice avec Israël, après les attaques sanglantes du mouvement islamiste palestinien Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023.
Il a dû passer par le virtuel pour découvrir certaines photos du fond de son grand-père bloquées à Gaza. Une séquence de l’exposition -« Zoom call »- montre ces clichés, saisis par captures d’écran, lors d’un appel vidéo en 2021 avec Marwan al-Tarazi, qui conservait une partie des archives.
Ici aussi, l’histoire s’interrompt brutalement. Marwan Al-Tarazi a été tué avec sa femme et sa petite-fille, dans un bombardement israélien en octobre 2023, raconte M. Kegham.
– « Ces merveilleux palmiers » –
Organisée à Marseille pour la « saison Méditerranée » et sa programmation culturelle qui se déploie à travers la France, l’exposition ira ensuite à Bristol (Royaume-Uni), puis à Anvers (Belgique).
Devant les photos de Kegham, Houri Varjabédian, Marseillaise de 70 ans, d’une famille arménienne du Liban, a presque l’impression d’ouvrir son propre album de famille.
Son grand-père maternel, dentiste dans l’armée ottomane, s’était lui-même fait prendre en photo à Gaza, raconte-t-elle.
Elle ne cache pas son émotion. « C’est encore plus déchirant de voir Gaza (…) ces merveilleux palmiers, cette plage », dit-elle. « C’est un peu terrible par rapport à l’actualité qu’on connaît d’aujourd’hui. »