Des hommes-bêtes traversent un désert. Errance pré-civilisationnelle d’un clan clopinant cahin-caha sur la diagonale du vide. Au cœur de la procession, une mère fatiguée trône sur un lourd brancard de bois soulevé par d’athlétiques zombies. Voici l’antithèse du Triomphe de Flore. La matriarche fanée s’est adossée sur le flanc d’un chevreuil mort.

Sa mine est déconfite, son menton sans espoir, sa poitrine découragée. Aucune couronne de lauriers pour la coiffer, sinon d’épaisses dreadlocks soufflées par les sables ; aucun pétale de narcisse pour voltiger à la traîne du cortège, sinon des chiens reniflant la terre désolée. La mater ébouriffée enlace une paire de chérubins endormis, roux comme les dunes. On s’imagine un trône de sagesse magdalénien, voire une Vierge aux rochers sans grâce, reprenant la fuite avec deux mini-cousins fort célèbres.

Nicolas Poussin, Le Triomphe de Flore

Nicolas Poussin, Le Triomphe de Flore, 1627–1628

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Huile sur toile • 165 × 207 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images

Les fesses poudrées des enfants contrastent avec les visages crasseux des viandards du troupeau. Ils sont une petite dizaine autour du char, chasseurs en peaux de bête armés jusqu’aux chicots. On croise des haches, des pieux mais pas de ciseaux. Partout les cheveux emmêlés, les barbes étirées, les fourrures déchirées. La horde migre avec le produit de sa chasse : biches, cerfs, chevreuils. Gibier peu désertique. Le casting des figurants n’est pas toujours crédible non plus. La jeune femme portée par son prince barbu ressemble à une Esther alanguie posant à l’atelier, le marcheur avec le faon en bandoulière fait penser à un personnage d’heroic fantasy traversant son épisode.

Fernand Cormon, Caïn (détails)

Fernand Cormon, Caïn (détails), 1880

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huile sur toile • 400 × 700 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris

Sur quel compte placer ce silence ? Une marche éprouvante ou un traumatisme vécu ? On dirait une fin de rave, à l’heure du mauvais voyage.

Dans les rangs du cortège, l’ambiance est lourde comme le brancard. Tous les giboyeurs ont l’air traversés par une mélancolie sophistiquée, loin des onomatopées amorales figurant au script de la Guerre du feu. Sur quel compte placer ce silence ? Une marche éprouvante ou un traumatisme vécu ? On dirait une fin de rave, à l’heure du mauvais voyage. Les clés du camion sont égarées, faut rentrer à pied.

Fernand Cormon, Caïn (détail)

Fernand Cormon, Caïn (détail), 1880

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huile sur toile • 400 × 700 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris

Les pénitents défraîchis suivent leurs ombres qui s’étirent vers la droite du cadre. En tête de procession, un vieillard marche, hagard. Proue défraîchie d’un radeau maudit, version affaissée du Spirit of Ecstasy. Son doigt pointe un cap fantomatique, hors champ. À bien y regarder, le patriarche – solide sur ses appuis – paraît bien décidé. Il va falloir sonder cette dérive.

Cormon et la peinture de Préhistoire

Fernand Cormon (1845–1924) peint Caïn à 35 ans, en 1880. Le titre du tableau renvoie à la Genèse, Caïn étant le premier-né d’Adam et Ève suivi de près par son frère Abel. Lui est agriculteur, son cadet est berger. Un beau jour, tous deux font – comme il se doit – une offrande à Dieu. Ce dernier va accepter les agneaux d’Abel mais refuser les fruits de Caïn. Divine surprise. Irrité comme un pou, Caïn va tuer son frère à coup de mandibule.

En punition, Dieu le chasse de la terre fertile, le condamnant à l’exil. Au Salon de 1880, Cormon affiche ces errements dans un cadre immense. Il présente son œuvre avec les premiers vers de « Conscience », un poème de Victor Hugo extrait de La Légende des siècles (1859) : « Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes – Échevelé, livide au milieu des tempêtes – Caïn se fut enfui de devant Jéhovah – Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva… »

À gauche, « La mort de Caïn », chapiteau de la salle capitulaire de la cathédrale Saint-Lazare d’Autun. À droite, une esquisse de « La Pêche » de Fernand Cormon, 1897

À gauche, « La mort de Caïn », chapiteau de la salle capitulaire de la cathédrale Saint-Lazare d’Autun. À droite, une esquisse de « La Pêche » de Fernand Cormon, 1897

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CC0 Urban / wikipedia. CC0 Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

Depuis un siècle, la science évolutionniste démontre que l’homme n’a pas été créé au matin du sixième jour mais partage un ancêtre commun avec l’orang-outan, le gorille et le chimpanzé. La cousinade relativise l’exceptionnalité de l’homme. Dans L’Origine des espèces (1859), Charles Darwin met au jour la mécanique évolutive impulsée par la sélection naturelle face aux ressources limitées. Dans La Descendance de l’homme (1871), il reconnaît que « l’homme descend d’un quadrupède poilu, doté d’une queue, probablement arboricole ». Par ailleurs, l’époque exhume des cornes de mammouths aux côtés d’ossements humains. Une humanité antédiluvienne se confirme, loin des 6 000 ans de l’Ancien Testament calculés au XVIIe siècle. Bientôt, on découvrira les peintures rupestres au plafond d’Altamira, orné de taureaux magnifiques rivalisant avec les fresques de la Sixtine.

Les bisons de la grotte d’Altamira en Espagne

Les bisons de la grotte d’Altamira en Espagne, 40000 avant notre ère

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peinture rupestre • CC2 Thomas Quine / wikimedia

« L’homme sorti récemment d’un état barbare reste soumis à une lutte entre son comportement social et ses pulsions plus basses et momentanément plus fortes. »

Charles Darwin

Face à cette leçon d’humilité, Cormon interroge les attributs physiques et mentaux de l’homme des origines. Les squelettes des singes et des humains sont synthétisés en vue d’approcher l’ancêtre commun. Les antédiluviens auront une figure simiesque, de longues jambes, les genoux fléchis.

Le mythe de Caïn sera l’occasion de questionner les origines de la conscience humaine face aux poids de nos actions. Notons qu’à l’époque, des scientistes puisent chez Darwin de quoi nourrir leur idéologie. Avec la « survie du plus apte » (1864), Herbert Spencer érige la concurrence comme essence des rapports sociaux, « naturellement » inégalitaires. Avec lui, la science descriptive se retrouve prescriptive. Darwin s’y oppose : l’évolution n’induit pas une finalité, la vie suit des directions non programmées. Si la science a révélé la compétition comme moteur (non exclusif) de la sélection naturelle, elle ne dit pas que la compétition doit constituer le fondement d’une société.

Sur le point de faire société ?

Dans le désert cormontois, l’animal-humain porte femmes et enfants. Sur cette terre désolée, l’homme traîne sa génération comme un fardeau. Ces matrices précieuses, avenir de la lignée, sont portées telles les tables d’une sainte alliance – seules garantes de la survie du clan. Mais les hommes-fossiles de Cormon nous renvoient également aux luttes intestines.

Fernand Cormon, Caïn

Fernand Cormon, Caïn, 1880

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Huile sur toile • 400 × 700 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris

La tribu de Caïn – fraîchement maudite – fuit son crime. Condamnée à l’errance, elle tente d’échapper à l’œil de Dieu omniprésent. Cet œil-conscience est notre juge intérieur, seul habilité à distinguer le juste et l’injuste en dehors de tout discours extérieur. Entre l’alpha et l’oméga, les lambdas de Cormon tournent le dos à leur soleil, préférant ne suivre que l’ombre d’eux-mêmes.

Cela dit, le Thorgal avec le faon en bandoulière sort du lot. Lui est rasé de près, quasi civilisé. Son regard sondeur évoque celui du naufragé-Piéta du Radeau de la Méduse de Géricault. Il y a 60 ans, sur ce plancher à la dérive se jouait aussi une lutte fratricide. Les bouts de bidoches pendus au char de l’anti-Flore font d’ailleurs penser à ceux accrochés au vergue du radeau cannibale. Avec son immense pique pointant le soleil, Thorgal va-t-il éborgner sa conscience ou se dégrafer les mirettes ?

Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse (détail)

Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse (détail), 1818–1819

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Huile sur bois • 491 × 716 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

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Son pieu digne d’une antenne-relais le connecte avec son « singe intérieur ». Mais ça ne capte pas toujours bien dans le désert. C’est le principe de l’errance au pays de Nod. Qu’il est long de s’écouter. Dans La Descendance de l’homme, Darwin confirme : « L’homme sorti récemment d’un état barbare reste soumis à une lutte entre son comportement social et ses pulsions plus basses et momentanément plus fortes ».

Fernand Cormon, Caïn (détail)

Fernand Cormon, Caïn (détail), 1880

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Huile sur toile • 400 × 700 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris

Pas simple d’échapper à la division. Il n’y a qu’à voir la théorie de Darwin pervertie en « loi du plus fort » pour opposer le méritant et l’assisté. Nos centaures aiment saboter l’humanité. D’ailleurs, les deux chérubins – tête contre tête – sont-ils en phase de réunion ou de division ? Chacun verra. Mais pour s’extraire du face-à-face, Paul Valéry nous rappelle nos outils : « Une société s’élève de la brutalité jusqu’à l’ordre. Comme la barbarie est l’ère du fait, il est donc nécessaire que l’ère de l’ordre soit l’empire des fictions, — car il n’y a point de puissance capable de fonder l’ordre sur la seule contrainte des corps par les corps. »

Auguste Rodin, La Centauresse

Auguste Rodin, La Centauresse, vers 1887

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Bronze • 45,8 × 49 × 16,7 cm • Coll. & © musée Rodin

Remplacer les rapports de force par un rapport de droit, voilà tout. Sauf qu’aujourd’hui, la justice se fait insulter par les adeptes du tous contre tous. Il faut lutter en soi et en nombre pour quitter notre peau de bête – comme La Centauresse d’Auguste Rodin. Il faut lutter en soi et en nombre pour retourner nos sabots vers les nuages – comme la bichette suspendue par Cormon en fin de cortège. La route est longue.

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