« C’est lunaire ! » Après avoir suivi une audience de la cour d’appel d’Aix en visioconférence depuis l’annexe du tribunal dans le centre de rétention administrative (CRA) de Marseille, Marc Pena, député (PS) d’Aix, s’interroge : « Si vous rendez la justice comme ça, qu’en est-il de l’État de droit ? ». C’est dans une salle minuscule aménagée dans un conteneur que les personnes étrangères enfermées ici, pour 60% sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF), voient leur requête de mise en liberté examinée par écrans interposés. « Est-ce que vous pouvez répéter ? », « Je dois vous demander de bien articuler », demande le juge dans un dialogue rendu quasi impossible par les conditions sonores.

« C’est assez consternant, lâche le député marseillais Hendrik Davi (L’Après) qui assiste à l’échange. On n’entend rien, comment peut-on juger dans ces conditions ? ». Faute de personnels pour accompagner les retenus à Aix-en-Provence alors qu’il manque 26 personnes dans les effectifs de la Police aux frontières qui gère le CRA du boulevard des Peintures (14e), la visioconférence s’est imposée. Et les deux députés de gauche invités à visiter les lieux par la Cimade à l’occasion de la sortie de son rapport * annuel sur les principales problématiques observées dans ces lieux d’enfermement, viennent non seulement se rendre compte de ce quotidien mais également exprimer leur préoccupation. « Ces lieux donnent une indication sur l’état de la société », glisse Marc Pena qui évoque la création – en suspens – d’un centre de rétention à Aix. « Doit-on traiter la question migratoire comme ça ? » questionne-t-il avant de pénétrer dans l’enceinte de 136 places.

68% des retenus libérés

Dans son étude, la Cimade estime que l’année dernière « s’inscrit comme l’une des plus préoccupantes pour les droits des personnes étrangères privées de liberté en CRA » et pointe des « pratiques administratives répressives – voire illégales ». À Marseille, elle décrit des « conditions de rétention dégradées » qui riment avec « manque de chauffage » l’hiver, « grilles qui limitent l’accès à la lumière naturelle » et dénonce tensions, violences et de « nombreuses agressions ». Entre ces murs bordés de barbelés, ces étrangers restent en moyenne 45 jours : « du provisoire qui dure », résume Marc Pena, que les retenus synthétisent en « fatigue », « ici c’est la galère ! ». « Ils ne sont pas assez occupés », admet la commandante qui dirige le CRA avant de considérer avoir les « mêmes problématiques que les maisons d’arrêt sans avoir les mêmes moyens ».

Sans activité ou presque, les journées des retenus sont rythmées par les audiences, la prise de médicaments, les appels sur les téléphones remis à leur arrivée et des repas qu’ils jugent « bons pour les chiens ». Dans les « peignes », ces « zones de vie » où ils circulent librement entre leur chambre de deux – aux portes arrachées – une salle télé, une petite pièce dédiée à la prière, un espace commun avec une table de ping-pong et une courette bétonnée et grillagée de toutes parts, les doléances recueillies par les députés concernent quasiment toutes la nourriture. « On mange pas bien », dit l’un des retenus en montrant ses maigres bras. « Avant on pouvait faire rentrer des gâteaux », regrette un autre. Pour lutter contre l’introduction de stupéfiants, la direction a interdit tout apport alimentaire, et les visites en parloirs de l’après-midi se font désormais derrière des vitres épaisses. L’association Forum Réfugiés qui accompagne l’accès aux droits des retenus grâce à sa présence 6 jours sur 7 à l’intérieur déplore « l’allongement des placements en rétention de personnes dont l’état de vulnérabilité peut se dégrader : beaucoup disent que c’est pire que la prison ». Tous craignent de voir encore la durée de rétention s’allonger comme le suggère la proposition de loi (du député EPR Charles Rodwell) qui envisage de la faire passer de 90 à 210 jours. Le sort des ressortissants algériens -qui représentent plus de 66% des retenus- inquiète particulièrement, tout retour étant encore aujourd’hui impossible en raison des relations diplomatiques. En règle générale, « plus de 68% des personnes retenues sont libérées… et tout cela coûte très cher, près de 600 euros par jour pour une personne », note une bénévole de la Cimade qui dénonce un système « orwellien ». « C’est une escalade terrible qui crée des conditions inhumaines », conclut Hendrik Davi.

* conçu avec Forum réfugiés, France Terre d’Asile, Groupe SOS solidarités et Solidarité Mayotte