Si certains prévenus reconnaissent leur participation, souvent minimisée, au trafic, aucun ne se risque à dévoiler une identité ou mettre en cause un « collègue ».

A la barre, certains chuchotent, parfois inaudibles. Les seuls noms confirmés sont ceux de membres du réseau décédés dans la guerre que se sont livrée le clan Yoda et la DZ Mafia, qui a fait au moins 35 morts et des dizaines de blessés en 2023.

« Je sais pas », « j’ai oublié », « jamais vu »… « Ne mentez pas », s’agace régulièrement la présidente du tribunal. « Vous avez le droit de dire que vous ne voulez pas répondre ! », rappelle-t-elle.

Soupçonné d’avoir été le patron de l’un des plus lucratifs points de deal des quartiers Nord à l’époque, à l’entrée de la cité de La Paternelle, Félix Bingui, arrêté au Maroc en mars 2024, nie tout. Tout juste admet-il des relations avec certains prévenus, « connus au quartier ».

Pour Farid M., l’incarcération s’est « mal passée », régulièrement « menacé ». « Pour tout et rien », assure-t-il. Pourtant, rappelle la présidente, « vous avez dit en audition avoir été menacé en lien avec ce dossier, je vous cite: +On m’a mis une étiquette. On a dit que j’étais un Yoda+ ».

Nassim O. est domicilié hors de Marseille, « chez la soeur de la voisine de ma mère ». Interrogé, il refuse de répondre, d’expliciter les pseudonymes utilisés sur son portable.

« Joker ? », ironise la présidente. « Je ne veux pas mêler les autres », répond-il, après avoir invoqué pendant l’instruction sa « peur des représailles ».

Photo non datée ni localisée fournie à l'AFP le 18 mai 2026 de Félix Bingui, alias Le ChatPhoto non datée ni localisée fournie à l’AFP le 18 mai 2026 de Félix Bingui, alias Le Chat PHOTO AFP / Handout

Libéré après un an de détention à l’été 2024, Marhez K. a demandé la levée de son contrôle judicaire pour « s’installer à Dubaï », « en raison, explique-t-il, de tout ce qui se passait à Marseille ».

Pressé par la présidente du tribunal, il « ne souhaite pas développer ». « De quoi avez-vous peur ? », lui demande la juge.

Un peu fanfaron, Mohamed M., dit « Beug », « reconnaît les faits » et se veut « transparent ». « Si je peux vous aider, je vous aide », lance-t-il rigolard à la présidente.

Des chefs du réseau, il ne « sait rien ». « J’étais pas là pour poser des questions, je les contactais seulement par Signal ».

Bingui ? « J’ai entendu son nom à la télé, mais jamais vu ! »

« Je veux parler de personne d’autre à part moi », dit-il avant d’ajouter : « J’ai peur des représailles, j’ai une famille dehors, j’ai des filles… »

« Cette stratégie n’est pas rare dans ce genre de dossier, mais pour certains ici, la menace est sans doute réelle », confirme à l’AFP un magistrat.

Najib S., placé à l’isolement lors de sa détention après avoir fait l’objet de violences, rappelle « l’agression de (sa) mère et (sa) soeur à la sortie du parloir ».

Nouar C. raconte que la porte du domicile de sa mère a été mitraillée, et met en cause un compte Telegram qui aurait diffusé de fausses informations, lui attribuant le surnom de « Missou », considéré par les enquêteurs comme le « gérant opérationnel » du point de vente de La Paternelle.

« Jusqu’à ce post sur Telegram, tout allait bien, et ils ont tiré sur la porte de ma mère et ont mis la video en ligne avec ce surnom de +Missou+ » qu’il ne reconnaît pas, bien que confirmé par plusieurs prévenus en garde à vue et par sa petite amie.

Bingui ? « J’en ai entendu parler sur BFM. » La guerre entre gangs ? « J’entends ça aux infos. »

Si Félix Bingui et deux autres prévenus comparaissent détenus, escortés d’agents cagoulés et lourdement armés, les autres, sous contrôle judiciaire, vont et viennent, le visage parfois couvert d’un masque chirurgical.

A quelques dizaines de mètres, le serveur d’un bar maugrée contre « ce cirque qui va durer trois semaines ». « Ils auraient dû le faire à huis clos, sans public, sans journalistes. Ici on est à Marseille ! C’est sûr qu’il va y avoir des représailles. »