On les connaît en France pour l’excellente série “Las Mesías”, les cinéastes espagnols Javier Calvo et Javier Ambrossi ne nous ont pas déçus avec cette grande fresque historico-queer.
Nous ne sommes pas encore revenu·es de la fulgurante série de Javier Calvo et Javier Ambrossi, La Mesías (2023), qui racontait en six épisodes traversés par des genres différents – de la comédie musicale au drame réaliste en passant par le mélo – une histoire de famille pleine de secrets fous, de douleurs du passé et de vibrations telluriques. Le nouveau film de ceux que l’Espagne surnomme “Los Javis” (même s’ils ont annoncé leur séparation) était donc l’un des plus désirables de cette édition cannoise. Et si La bola negra ne tient peut-être pas complètement sa promesse de nous faire décoller du sol, il reste l’un des films les plus imposants et ambitieux de la compétition.
Pour tisser leur récit de 2h40 réparti sur trois époques (1932, 1937 et 2017), Calvo et Ambrossi s’inspirent de plusieurs sources. D’abord la pièce La piedra oscura de l’auteur de théâtre contemporain Alberto Conejero, sur le footballeur gay Rafael Rodríguez Rapún. Mort en 1937, militant de gauche pro-Républicain, celui-ci a été l’ultime compagnon de l’écrivain et poète Federico García Lorca. C’est un texte inachevé de ce dernier qu’adaptent également les cinéastes, le seul qui met en scène un personnage homosexuel : La bola negra, donc, cette boule noire que dans une scène saisissante, les membres d’un “casino” de Grenade (en fait, un club réservé à l’élite locale) utilisent pour refuser l’adhésion d’un jeune homme que la rumeur dit homosexuel.
Un candidat solide dans la compétition
À partir de cette démonstration d’homophobie, le film fait à peu près tout pour sortir ses personnages du noir et leur offrir un destin romanesque qui, s’il n’efface pas la mort et les violences subies, conserve des traces d’une intensité vitale, par-delà les âges et les oppressions. Il est question ici de la guerre entre républicains et nationalistes (les futurs franquistes) qui occupe les segments du film situés dans les années 1930, mais aussi de la quête d’un jeune historien gay des années 2010. Les scènes s’enchevêtrent comme les époques.
À la fois travaillé par une imagerie queer que “Los Javis” revendiquent tel un blason protecteur – les marins de Genet et Kenneth Anger nous font coucou, ainsi que Penélope Cruz en meneuse de revue –, mû par l’envie de se confronter au film de guerre à grand spectacle mais aussi aimanté par le mélo, La bola negra prend le risque de perdre le fil émotionnel de son récit. Ce qui arrive dans une partie centrale parfois trop lâche et démonstrative. Mais la joie de filmer et l’outrance amoureuse du regard reprennent le dessus. La mutation du personnage contemporain, qui commence par ironiser sur Pedro Almodóvar lors d’un jeu des post-it – la scène est hilarante – avant de prendre conscience de l’histoire à laquelle il appartient, est bouleversante dans son déploiement. Film de lutte, de retour vers le passé et de défense du territoire de l’amour – le plus large et le plus furieux possible –, La bola negra tient fièrement sa place dans la compétition cannoise.
La Bola negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi – présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.