Des silences gênés, des haussements d’épaules ou des soutiens francs. À Erbalunga, le collectif Collages féminicides Corse a organisé une première action contre la participation de Patrick Bruel au festival de musique sur la marine de Brando le 11 juillet prochain. Pour l’occasion, 600 tracts ont été imprimés et distribués. Le but : « Créer le débat avec les habitants, explique Simone, membre du collectif et riveraine. Est-ce qu’on veut vraiment accueillir quelqu’un comme Patrick Bruel ? Si oui, à quel prix ? En favorisant quelle moralité ? »
Simone, membre du collectif Collages féminicides Corse et habitante d’Erbalunga. Angèle RICCIARDI
Accompagnée de onze autres personnes, la jeune femme s’élance vers la tour génoise, tracts à la main. L’affiche de la tournée du chanteur de 67 ans ainsi que les logos des associations qui soutiennent sa venue ont été repris et barrés d’un message : « NON MERCI ».
Le tract reprend l’affiche de la tournée de Patrick Bruel, elle est barrée d’un message : « NON MERCI ». Angèle RICCIARDI
Au verso, « on explique pourquoi, dans un territoire où on dit toujours qu’ici il ne se passe rien parce qu’on protège les femmes, c’est l’occasion de le montrer », détaille Aude, membre du collectif. « Ne faites pas venir un homme qui est accusé d’agressions et de viols si vous protégez les femmes. En sachant qu’un bon nombre de bénévoles du festival sont des femmes… On prend le risque de mettre nos bénévoles en danger. C’est aussi pour protéger les femmes du festival que l’on fait ça », alerte-t-elle.
L’attente d’une « prise de parole politique » sur le sujet
Accusé de violences sexuelles par trente femmes, dont l’animatrice Flavie Flament, et visé par plusieurs plaintes, l’interprète de Casser la voix et Place des grands hommes nie les faits et a annoncé, dans un message posté sur Instagram, qu’il continuera d’exercer son métier.
Sur le continent, plusieurs maires ont demandé au chanteur d’annuler ses concerts. Le premier magistrat de Brando, Patrick Sanguinetti, a quant à lui indiqué : »Au regard de l’accumulation de témoignages, je pense que les organisateurs de la tournée nationale de Patrick Bruel vont annuler ses concerts. Ce serait mieux. » Avant de rappeler tout de même : « Nous ne sommes pas en Iran ou en Russie, je ne peux pas être procureur, juge et exécutant de la loi. » Se référant à son pouvoir de police, Patrick Sanguinetti soutient, en revanche, qu’il est de son « devoir de veiller à éviter tout problème sur la voie publique. » Et poursuit : « S’il y a un risque de désordre, il est préférable d’annuler le concert. À ce moment-là, je prendrai, si ce n’est la meilleure, la “moins pire” des décisions. Mais il est encore trop tôt pour se prononcer. »
De leur côté, les organisateurs du festival de musique d’Erbalunga maintiennent, pour l’heure, leur programmation, en affirmant leur attachement à la « présomption d’innocence, essentielle au fonctionnement de notre démocratie ».
Un principe avec lequel une commerçante du village entre en adéquation. « Je l’aime trop », lance-t-elle, enthousiaste, lorsque Lisa et Clara* lui tendent un tract et tentent d’amorcer la discussion. « Vous êtes au fait des accusations contre lui ? », demande l’une des militantes. « Oui, mais il n’y a pas de jugement pour le moment », répond la commerçante. Le débat s’arrête là et Lisa et Clara poursuivent leur distribution. Si elles ne font pas partie du collectif, toutes deux sont sympathisantes nationalistes et n’attendent qu’une chose : une prise de parole politique à ce sujet. « Pour l’instant, c’est le silence total », déplorent-elles.
« Une question de business »
Assis à la fontaine, Yves et Colette, vacanciers originaires de Gironde, sont plus mesurés. S’ils ne soutiennent pas le chanteur, ils comprennent en revanche les difficultés pour la commune d’annuler le spectacle, « surtout si c’est la tête d’affiche. Le village perdrait sans doute trop d’argent ».
Sur la plage, Kevin et sa sœur récupèrent volontiers le tract même si selon le jeune homme, l’action n’est pas nécessaire : « On est tous informés, on en discute entre nous. » Lui est catégorique : le concert doit être annulé. « Mais j’ai vu qu’il se produisait au théâtre à Paris et que les salles étaient quand même remplies. Cela confirme aux organisateurs qu’il y aura du monde le 11 juillet ici. C’est une question de business », déplore-t-il.
S’ils se disent « conscients de la sensibilité des sujets évoqués », les organisateurs ont en effet précisé dans un communiqué que la venue du chanteur, annoncée en décembre, a fait l’objet « d’un fort engouement du public » et que « la quasi-totalité des places était déjà réservée. »
« Tant que le concert ne sera pas annulé, on continuera les actions »
Au bord de la route du Cap, au bar Jean, on soutient l’action et on y a déposé une pile de tracts pour les mettre sur le comptoir. « Ici, ça choque les gens bien sûr. Certains voulaient aller le voir et finalement ont pris la décision de boycotter. » Le dilemme : la perte financière en cas d’annulation. « Si c’est le festival qui annule, ça les mettra en difficulté. Mais je pense que d’ici un mois et demi, c’est Patrick Bruel lui-même qui annulera sa tournée. »
Pour résoudre ce problème, Aude espère voir naître une clause indiquant que si un artiste programmé en festival est visé par une accusation de violence sexuelle, il doit annuler lui-même le concert sans qu’aucune clause d’annulation ne génère de frais à l’organisation. « Les raisons financières, je les comprends mais dans ce cas à quel moment on annule ? Si on n’annule pas le concert d’un homme accusé par trente femmes de violences sexuelles, on laisse la porte ouverte à quoi ? Quel message on fait passer ? »
« Quel message veut-on faire passer ? », questionne Aude, membre du collectif Collages féminicides Corse. Angèle RICCIARDI
Moins d’une heure plus tard, la pile de tracts a déjà bien diminué. Sur le parking, les militants en déposent sur les pare-brise des voitures. « C’est bien ce que vous faites. Bravo ! Je vous félicite », lance une femme pour encourager la démarche. « Si vous obtenez gain de cause, c’est super. Il faut mettre un terme à ce pouvoir qu’ont les hommes puissants sur les femmes. »
Parmi les personnes rencontrées, certaines soutiennent la démarche. Angèle RICCIARDI
À côté, son ami questionne : « Si vous n’obtenez pas de gain de cause, est-ce qu’une action à l’extérieur du concert est prévue le jour J ? » Pour l’heure, le collectif n’a rien décidé.
Mais ce qui est sûr, « c’est qu’on ne compte pas baisser les bras, assure Simone, déterminée. Il ne s’agit pas de tracter une fois et de ne plus jamais rien faire. Tant que le concert ne sera pas annulé, on continuera les actions ».
* Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressées.