450 millions d’années. Avant les forêts. Avant les dinosaures. Avant même que l’Atlantique n’existe. Les requins sont plus vieux que les arbres (390 millions d’années), et plus anciens que l’océan Atlantique lui-même (150 millions d’années). Cette créature que l’on associe instinctivement à la peur, au danger, à la mâchoire béante, est en réalité le plus ancien grand prédateur encore vivant de la planète. Un monument de l’évolution que cinquante ans de surpêche intensive sont en train de démolir.

À retenir

  • Un animal a traversé 450 millions d’années et cinq apocalypses planétaires sans disparaître
  • Son secret : une biologie exceptionnelle et une flexibilité écologique que les dinosaures n’avaient pas
  • Ce que l’évolution n’a pu détruire en des centaines de millions d’années risque de disparaître en un siècle

Sommaire

  1. Avant les arbres, avant les dinosaures : replacer 450 millions d’années à l’échelle humaine
  2. Le secret d’une survie à travers cinq apocalypses
  3. Régulateurs invisibles des océans
  4. 450 millions d’années de résistance, décimés en cinquante ans

Avant les arbres, avant les dinosaures : replacer 450 millions d’années à l’échelle humaine

Les plus anciennes preuves fossiles de requins ou de leurs ancêtres datent de 450 millions d’années, durant la période de l’Ordovicien supérieur. Pour saisir ce que représente un tel chiffre, il faut une échelle concrète. Depuis leur apparition dans les mers et océans de la Terre, ces animaux ont effectué pas moins de deux orbites complètes autour du centre de notre galaxie, notre système solaire mettant environ 230 millions d’années pour boucler ce trajet. Deux tours de Voie lactée. C’est le requin.

Les arbres sont apparus il y a 390 millions d’années, tandis que les dinosaures ont émergé il y a environ 240 millions d’années. Le requin était déjà là, bien installé, dominant ses océans primitifs, quand les premiers végétaux ligneux ont commencé à coloniser les continents. Les requins sont nettement plus vieux que les dinosaures, dont l’apogée est estimé au Trias supérieur, il y a 230 millions d’années. Pour bien comprendre leur histoire extrêmement longue, il faut réaliser qu’ils ont vécu autant avant l’apparition des dinosaures qu’après.

Les premiers fossiles posent d’ailleurs un problème savoureux aux paléontologues. Emma Bernard, conservatrice des poissons fossiles au Muséum, a déclaré qu’on a retrouvé des écailles ressemblant à des requins de l’Ordovicien supérieur, mais pas de dents, ce qui suggère que les premières formes auraient pu être sans dents. Les scientifiques discutent encore pour savoir s’il s’agissait de vrais requins ou d’animaux ressemblant à des requins. Un ancêtre sans dents, sans les attributs qui font aujourd’hui la réputation de l’animal. Il a fallu des dizaines de millions d’années pour que le prédateur emblématique se construise.

Le secret d’une survie à travers cinq apocalypses

Apparu au Dévonien il y a 420 millions d’années, à l’époque où les arbres et les dinosaures n’avaient même pas conquis la planète, le requin a survécu à quatre des cinq extinctions de masse qu’a connues la Terre, dont celle du Permien qui a vu disparaître 96 % des espèces marines et 70 % des espèces terrestres, il y a 252 millions d’années. Cinq cataclysmes planétaires. Cinq fois, la vie a failli recommencer de zéro. Cinq fois, le requin a traversé.

La biologie de l’animal explique en partie cette résistance hors norme. Son squelette est composé de cartilage, un tissu plus léger et flexible que l’os, ce qui lui confère une grande agilité et une capacité à nager rapidement. Paradoxalement, c’est ce même cartilage qui rend l’étude de son histoire si difficile : le cartilage, matériau principal du squelette des requins, ne se fossilise pas aisément. Les dents, faites d’émail et de dentine, survivent. Les archives géologiques du requin sont donc presque intégralement constituées de dents, des millions de dents éparpillées dans les roches sédimentaires du monde entier. Les mâchoires du requin sont garnies de plusieurs centaines de dents réparties sur plusieurs rangées, et ces dents sont renouvelées en permanence tout au long de la vie du requin, spontanément remplacées par une dent de la rangée suivante lorsqu’elles tombent ou sont abîmées.

L’autre clé de sa longévité tient à sa plasticité écologique. Il n’y a pas de raison unique pour laquelle les requins ont survécu aux cinq principaux événements d’extinction, les causes étant différentes pour chacun. Un thème général semble toutefois être la survie des espèces d’eaux profondes. L’un des facteurs pourrait être que les requins sont capables de modifier rapidement leur physiologie en réponse aux conditions environnementales changeantes. Une flexibilité métabolique que ni les ammonites, ni les dinosaures, ni les ichtyosaures n’ont réussi à maintenir face aux bouleversements successifs.

Régulateurs invisibles des océans

Les requins sont au sommet de la chaîne alimentaire marine et des régulateurs indispensables des écosystèmes océaniques. En contrôlant les populations de poissons et d’autres animaux marins, ils empêchent la prolifération excessive de certaines espèces, contribuant ainsi à maintenir un équilibre naturel. Un rôle discret, invisible depuis la plage, mais dont les conséquences sont massives. En chassant les poissons herbivores en surnombre, ils permettent la survie des coraux, qui sont la base de nombreux habitats marins.

L’expérience menée aux Bahamas illustre ce mécanisme de façon saisissante : sans requins, les poissons-perroquets ont été réduits de moitié, laissant les algues étouffer les coraux. Retirer le requin du système, c’est dérégler une horloge biologique qui tourne depuis des centaines de millions d’années. Or c’est précisément ce que nous faisons, à une vitesse sans précédent dans l’histoire de la vie marine.

450 millions d’années de résistance, décimés en cinquante ans

Selon une étude publiée dans la revue scientifique Nature, la population mondiale de 18 espèces de requins océaniques et de raies a diminué de 71 % depuis 1970. Cinquante ans. Contre 450 millions. Le requin océanique, lui, affiche une chute de 98 % en soixante ans. 1,41 million de tonnes de requins sont capturés chaque année, ce qui correspond à une mortalité estimée entre 63 et 273 millions de requins par an.

La biologie de l’animal se retourne ici contre lui. Les requins, étant des superprédateurs, ont un long cycle de croissance, une fécondité limitée et une maturité sexuelle tardive, ce qui les rend particulièrement vulnérables à la surpêche. Un requin blanc femelle atteint sa maturité sexuelle entre quinze et dix-sept ans. Elle met au monde quelques petits, pas des centaines. Face à des filets industriels, ce rythme reproductif est une condamnation. Le nombre d’espèces de requins considérées comme menacées est passé de seulement 15 espèces en 1996 à plus de 180 espèces en 2010, dont 30 en voie d’extinction.

La réglementation internationale commence à prendre la mesure du problème. En novembre 2025, la CITES a interdit le commerce des requins-baleines, des raies manta, des raies mobula et du requin océanique, renforçant la protection d’environ 70 espèces de requins et de raies. Une avancée réelle, mais qui se heurte à l’application sur le terrain. En 2025, les chiffres les plus récents confirment une crise structurelle, nourrie par la surpêche, les captures accidentelles et la pollution.

Ce qui rend la situation particulièrement troublante, c’est le contraste d’échelles. Le requin a traversé la disparition des trilobites, des ammonites, des dinosaures non-aviens. Il a survécu à des chutes de météorites, à des éruptions volcaniques capables d’assombrir le ciel pendant des décennies, à des glaciations qui ont recouvert les continents. Ce que 450 millions d’années d’évolution n’ont pas réussi à éliminer, un siècle de pêche industrielle intensive est en train d’y parvenir, espèce après espèce, aileron après aileron.