
Le fonds français Ardian vient d’annoncer l’investissement de 5 milliards de dollars dans une gigafactory en Ile-de-France. Son ambition : créer un pôle de compétitivité et de recherche industrielle autour de l’IA.
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Le fonds Ardian déploie une stratégie au long cours visant à construire des capacités souveraines sur l’IA en Europe. Fin 2023, Ardian a lancé Ardian Semiconductor, premier fonds d’investissement européen spécialisé dans les puces informatiques, visant à aider les acteurs du Vieux Continent à passer plus rapidement à l’échelle, afin de reproduire le succès d’une pépite comme ASML. Il a depuis investi dans IBS, une société spécialisée dans le procédé d’implantation ionique, utilisé dans la fabrication de la quasi-totalité des semi-conducteurs, et dans Synergy CAD, qui se focalise sur les interfaces de tests, utilisées à la toute fin du procédé de fabrication pour vérifier la fonctionnalité et la fiabilité des composants.
En mars 2024, Ardian a également finalisé l’acquisition de Verne, spécialiste des centres de données pour le calcul de haute performance. Implanté en Europe du Nord, il a ouvert une filiale en France il y a quelques mois. Une acquisition qui porte aujourd’hui des retombées très concrètes, puisque, lors du sommet Choose France qui avait lieu lundi à Versailles, Ardian a annoncé, via sa filière Verne, l’investissement de cinq milliards d’euros dans une giga-usine de 500 mégawatts (MW) en Ile-de-France.
Trois milliards supplémentaires dans les énergies renouvelables
Un projet ambitieux qui tombe à point nommé à l’heure où le retard de la France et de l’Europe dans les infrastructures IA est patent : le Vieux Continent concentre environ 15% de la capacité mondiale des centres de données en MW, contre 25% pour la Chine et 45% pour les Etats-Unis.
Un potentiel largement inexploité. « La France coche toutes les cases de la stratégie de Verne : l’IA est l’une des grandes priorités du gouvernement, et les ressources énergétiques y sont abondantes et décarbonées, avec des prix stables et un réseau de grande qualité », détaille Gonzague Boutry, responsable Europe des investissements dans les infrastructures digitales d’Ardian.. Outre les cinq milliards prévus dans le centre de données, Ardian va investir trois milliards supplémentaires dans la production d’énergie renouvelable sur le territoire français. « L’idée est de réinjecter dans le réseau ce que l’on va consommer. »
La facture énergétique des centres de données est régulièrement montrée du doigt et constitue un handicap à leur acceptabilité, ainsi qu’à celle de l’IA en général. » L’opposition aux centres de données se concentre généralement sur la crainte que l’utilisation du foncier augmente le prix du logement et que la consommation d’énergie et d’eau fasse également monter les prix, avec des conséquences négatives pour le reste de la population. S’assurer que les centres de données génèrent et consomment leurs propres ressources, et montrer l’impact véritable, chiffres à l’appui, sans esquiver les zones d’ombre, fera toute la différence entre un rejet par le public et une dynamique positive », estime ainsi, lors d’un débat organisé lors de l’événement SXSW London, Michael Jenner, CEO de Last Energy UK, qui construit des mini-centrales nucléaires pour alimenter centres de données et sites industriels.
Construire un pôle industriel de compétitivité
Au-delà du centre de données en lui-même, l’ambition d’Ardian est de créer un pôle de recherche autour de l’IA rassemblant plusieurs industriels de la région parisienne, avec des applications concrètes de l’IA à la clef. « Le centre de données ne va représenter que 20% de ce site industriel et de recherche, qui constituera un atout d’attractivité majeure pour le territoire », affirme Gonzague Boutry. C’est une autre critique souvent adressée aux centres de données : s’ils génèrent des emplois durant la construction, ils sont ensuite largement automatisés et requièrent peu d’employés présents sur site. Ainsi, en 2024, les centres de données n’employaient que 23 000 personnes aux Etats-Unis, soit 0,01% de l’emploi total du pays.
En créant un pôle de compétitivité industrielle, Ardian devance ces critiques. Le fonds affirme avoir reçu des marques d’intérêt de plusieurs grands groupes internationaux à cet égard. « Ardian est un acteur qui investit dans l’économie réelle à travers nos fonds de capital d’investissement. Nous avons donc notamment des sociétés en portefeuille qui seraient intéressées par ce site, ce qui va nous permettre d’avoir un mélange de PME, TPI et grands groupes internationaux. Notre ambition est d’être la locomotive du territoire pour amener des industriels à nos côtés », résume Gonzague Boutry.
En lice pour le projet de gigafactory européen
L’autre grande ambition du site est d’être sélectionné dans le cadre du projet européen de gigafactories, qu’Ardian porte avec d’autres entreprises au sein du consortium AION. Quatre ou cinq sites à travers l’Europe seront à terme sélectionnés pour bénéficier de la commande publique, et Ardian espère en faire partie. « C’est un centre qui pourra, je l’espère, accueillir la création européenne des gigafactories. L’idée est de fédérer la commande publique autour de ce type de projets pour être petit à petit présents sur une plus grande partie de la chaîne de valeur, fournir de la capacité de calcul avec un coût de token très performant. »
Le coût du token a récemment émergé comme le nerf de la guerre de l’IA alors que l’inférence occupe une place de plus en plus importante, les entreprises s’efforçant de déployer les algorithmes pour effectuer des tâches du quotidien. « Les tokens sont la nouvelle matière première. Plus de tokens signifie des modèles plus intelligents. Il faut donc baisser au maximum leurs coûts », déclarait Jensen Huang lors de sa keynote de la mégaconférence annuelle GTC le 16 mars dernier.
Des investissements qui restent modestes par rapport à l’Amérique
Outre l’annonce d’Ardian, le sommet Choose France a également vu Softbank s’engager à investir 75 milliards d’euros dans les infrastructures de l’IA en France. Le groupe taïwanais Foxconn a quant à lui prévu 120 millions d’euros pour lancer une ligne de production de cartes mères dédiées à l’IA sur un site à Angers. Si ces chiffres sont les bienvenus, ils demeurent modestes par rapport aux investissements tous azimuts qui se déploient outre-Atlantique. Le seul projet Terafab d’Elon Musk au Texas devrait chiffrer près de 120 milliards d’euros, et Meta a prévu de mettre 27 milliards dans son centre de données Hyperion situé dans le nord de la Louisiane.
Les centres de données d’IA requièrent des investissements conséquents, du fait de la taille, mais aussi de la complexité inédite de la technologie impliquée, selon Sviat Dulianinov, CEO de Bright Machines, qui automatise la construction de centres de données d’IA. « Dans un centre de données traditionnel, l’unité de base du calcul est une puce, ou quelques puces travaillant de concert. Aujourd’hui, c’est le rack, soit une vingtaine de serveurs lames ou de nœuds de calcul, reliés entre eux par des couches réseau et de stockage. Et quand on commence à connecter des milliers de ces racks, quelque chose change qualitativement : on n’a plus un ordinateur, mais un cluster.
C’est ce qu’Elon Musk construit au Texas, ce qu’Amazon déploie avec son site géant dans l’Indiana. A cette échelle, la puissance collective dépasse de loin la somme des parties, au point de rendre possible l’entraînement de modèles qui auraient été impensables il y a encore quelques années. C’est un changement de paradigme complet. »