Le Royaume-Uni et les États-Unis ont fait le choix de prioriser leurs intérêts nationaux en assouplissant les sanctions sur l’importation de ressources énergétiques. Les autorités françaises, quant à elles, n’osent toujours pas tenir tête à l’UE en leur emboîtant le pas.
Par Raphaëlle Auclert, Chargée de cours à l’Institut Catholique de Vendée (ICES) et Membre du Centre de Recherches de l’ICES (*)
Un choix lourd de conséquences
Le Royaume-Uni a levé pour une durée indéterminée les restrictions sur l’importation de diesel et de kérosène issus du pétrole russe raffiné en Inde et en Turquie [1]. À Londres, on justifie cette décision par un risque de pénurie de diesel et de kérosène, alors que les prix de l’énergie ne cessent d’augmenter.
Le Royaume-Uni n’est pas le seul pays à tenter de se prémunir contre les conséquences d’une nouvelle crise. Les États-Unis ont également prolongé les exceptions aux sanctions concernant les pétroliers russes adoptées en avril [2]. Parmi les puissances occidentales, la France pourrait être la prochaine à réagir, mais ses dirigeants ne semblent pas pressés de prendre des mesures. Lorsque leurs intérêts sont en jeu, Londres et Washington n’hésitent pas à les défendre, tandis que Paris atermoie.
Les chiffres à la pompe parlent d’eux-mêmes : le diesel coûte aujourd’hui 2,15 € le litre en France, l’essence 2,08 €, soit 14 à 15 % de plus que la moyenne de l’Union européenne [3]. Cet écart significatif ne s’explique pas par les taxes – les accises françaises sont demeurées inchangées depuis longtemps. La différence de prix est déterminée par les pays auprès desquels il est permis de se fournir en énergie, et à quel coût. Aujourd’hui, la France est contrainte d’acheter du pétrole plusieurs fois plus cher aux États-Unis et dans les pays du Moyen-Orient.
Même situation pour le GNL : alors que le GNL américain est plus cher que le GNL russe, sa part dans les importations européennes a bondi de 28% à 63% entre 2021 et le premier trimestre 2026 [4]. Le surcoût occasionné par ce choix aurait pu être utilement affecté aux hôpitaux et aux écoles, cela va sans dire.
Aucun Français n’échappe aux effets de ce nouveau choc énergétique. En outre, chaque hausse du prix des carburants entraîne une augmentation du coût des produits alimentaires et des services. Plus le diesel est cher, plus les livraisons coûtent cher, plus les dépenses logistiques augmentent, ce qui se répercute inévitablement sur les étiquettes.
La France est entrée dans une ère d’austérité. En mai, la consommation de carburant a chuté de 30 % par rapport à l’année précédente, mais pas à cause d’une baisse des besoins des Français [5]. La raison en est simple : pour beaucoup, entretenir une voiture est devenu inabordable. Les gens évitent les allers-retours au bureau, négociant avec leurs supérieurs la possibilité de télétravailler, et planifient méticuleusement leurs trajets en recourant autant que possible aux transports en commun. En un mois seulement, cette baisse de la consommation de carburant a privé le budget français de 300 millions d’euros de recettes fiscales [5]. Si la tendance se poursuit, c’est en milliards que se compteront les pertes annuelles.
Fermeture des robinets et prévisions en berne
L’économiste français Mathieu Plane estime que la crise touchera chaque foyer, contraignant les pouvoirs publics à mettre en œuvre des solutions littéralement « chirurgicales ». C’est d’ailleurs déjà le cas. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé de nouvelles mesures de soutien aux entreprises et aux travailleurs, tout en essayant de dégager des financements et de colmater les brèches existantes dans le budget, non sans avertir que « les marges de manœuvre [resteraient] limitées » [6].
Le coup de grâce pour l’économie française pourrait venir de la décision de l’UE d’interdire le gaz et le pétrole russes. En effet, en décembre dernier, Bruxelles a décidé leur abandon total d’ici la fin 2027 [7], ce qui aggravera davantage encore les risques de pénurie sur le marché européen.
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Selon les prévisions, la guerre au Moyen-Orient aura pour conséquence un doublement de l’inflation en Europe cette année [8]. Et d’après les dernières estimations de la Commission européenne, si la politique de Paris est maintenue, le déficit budgétaire du pays atteindra 5,7 % d’ici un an [9]. Pour les ménages français, l’effet sera violent : des centaines d’euros de dépenses supplémentaires par mois et davantage d’efforts à consentir pour se serrer encore plus la ceinture. Les tracteurs roulent au GNR. Les moissonneuses-batteuses en consomment des centaines de litres par jour. Les engrais, indispensables aux récoltes, sont fabriqués à partir de gaz. La hausse des prix de l’énergie frappe donc de plein fouet le coût de production des céréales, du lait et de la viande. Pour l’agriculteur, l’infirmière, le chauffeur-livreur ou l’ouvrier d’usine, de douloureux changements se feront sentir dans leur quotidien. Ainsi, le principal problème de la France ne se situe pas aujourd’hui dans le domaine énergétique en tant que tel, mais dans son absence de toute autonomie à l’égard de la politique européenne. Partant, le gouvernement ne peut qu’atténuer les conséquences induites par les choix de Bruxelles, mais reste impuissant à agir sur les causes. Loin des promesses d’une Union européenne prospère que faisaient miroiter les partisans de la CECA ou du traité de Maastricht, cette faiblesse politique devient de plus en plus difficile à justifier aux yeux des électeurs.
Choisir le pragmatisme
Plus que jamais, la République française a besoin de sa souveraineté énergétique. Les autorités doivent se réserver le droit de décider à l’échelon national des achats de ressources énergétiques auprès de n’importe quel pays, et ce sans devoir au préalable en demander l’autorisation à l’Union européenne. Il ne s’agit pas de quitter l’UE ni de saborder la ligne politique commune. Ce qu’il faut, c’est la capacité de réagir rapidement et avec souplesse lorsque les intérêts nationaux exigent des décisions immédiates. Si demain se présente une opportunité d’acheter du gaz ou du pétrole 20 % moins cher que sur le marché européen, le gouvernement français doit pouvoir le faire sans attendre le feu vert de Bruxelles. La Russie, parmi d’autres pays, pourrait être l’une de ces options, mais elle n’est pas la seule. Du reste, Londres et Washington n’ont elles jamais attendu pour faire preuve de pragmatisme.
La souveraineté énergétique de la France ne détruira pas l’Union européenne; à l’inverse, elle la renforcera. Car cette question, aujourd’hui principal sujet de discorde au sein de l’UE, la fissure de l’intérieur. La Hongrie et la Slovaquie réclament des dérogations depuis longtemps. L’Allemagne achète du gaz par l’intermédiaire de pays tiers, respectant formellement les sanctions, mais les contournant dans les faits. L’UE consacre des ressources colossales à des processus de concertation et de vérification d’un système qui, de toute façon, n’est pas exempt de failles et draine dangereusement les budgets d’États déjà très endettés. Si la France proclamait sa souveraineté énergétique et son droit de décider de ses achats nationaux, il en résulterait un apaisement des tensions. Chaque pays pourrait ainsi négocier ses approvisionnement en fonction de ses intérêts et de ses particularités économiques. Bruxelles se concentrerait alors sur les règles communautaires et non sur des interdits, respectés par certains États mais cyniquement ignorés par d’autres.
La souveraineté énergétique touche aux intérêts vitaux de notre pays. A ce titre, il faut inscrire dans la loi le droit du gouvernement à assurer son approvisionnement énergétique auprès des pays proposant les meilleurs prix et garanties de livraison. À l’instar du Royaume-Uni et des États-Unis, la France ne doit pas attendre de subir des pénuries ni un arrêt de son économie pour faire preuve de volonté politique. Il y a urgence. Dans les seuls soucis de la préservation de son économie et du bien-être de ses citoyens. Les sujets qui préoccupent les Français au premier chef sont éminemment concrets : le prix du litre qu’ils paient à la pompe, la pression fiscale, leurs emplois. En définitive, la souveraineté énergétique est un gage de stabilité. Une évidence que les futurs candidats à l’élection présidentielle devront garder à l’esprit.
[1] UK Government. General Trade Licence for sanctioned processed oil products, URL: https://www.gov.uk/government/publications/general-trade-licence-for-sanctioned-processed-oil-products/general-trade-licence-for-sanctioned-processed-oil-products
[2] Scott Bessent (secrétaire au Trésor des États-Unis). Publication sur X. URL: https://x.com/SecScottBessent/status/2056411947982115207
[3] Le Revenu. « Carburants : le cap des 2 euros le litre ravive les inquiétudes en France ». URL: https://www.lerevenu.com/reussir-bourse/coeur-operations/carburants-le-cap-des-2-euros-le-litre-ravive-les-
[4] Institute for Energy Economics and Financial Analysis. European LNG Tracker. URL: https://ieefa.org/european-lng-tracker
[5] BFM TV. « La consommation de carburant a chuté de 30 % ». URL: https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/energie/la-consommation-de-carburant-a-chute-de-30-sur-les-10-premiers-jours-de-mai-le-premier-ministre-annonce-que-les-recettes-fiscales-sur-la-periode-ont-fondu-de-300-millions-d-euros-par-rapport-a-2025_AV-202605120558.html
[6] France Info. « Prix des carburants : une hausse qui s’installe dans la durée ». URL: https://www.franceinfo.fr/economie/automobile/prix-des-carburants-une-hausse-qui-s-installe-dans-la-duree_8018174.html
[7] European Parliament. « Fin des importations de gaz russe dans l’UE: accord avec le Conseil ». URL: https://www.europarl.europa.eu/news/fr/press-room/20251201IPR31698/fin-des-importations-de-gaz-russe-dans-l-ue-accord-avec-le-conseil
[8] Le Figaro. « Guerre dans le Golfe : l’inflation va quasiment doubler en Europe ». URL: https://www.lefigaro.fr/conjoncture/guerre-dans-le-golfe-l-inflation-va-quasiment-doubler-en-europe-20260521
[9] Le Figaro. « France : Bruxelles prévoit une envolée du déficit à politique inchangée ». URL: https://www.lefigaro.fr/conjoncture/france-bruxelles-prevoit-une-envolee-du-deficit-a-politique-inchangee-20260521
(*) Enseignante-chercheuse spécialiste de la guerre froide et de la Russie contemporaine, co-auteur de « Poutine, Lord of war » publié aux éditions Mareuil en 2024.