On croyait l’affaire entendue : avec l’agriculture, la médecine et la technologie, la sélection naturelle aurait perdu sa prise sur l’espèce humaine. Cette conviction, largement répandue dans la communauté scientifique, vient d’être sérieusement ébranlée. Une étude publiée dans la revue Nature, menée par Ali Akbari et son équipe de Harvard, révèle que des centaines de traits génétiques ont continué d’évoluer en Europe occidentale bien après la révolution néolithique. Parmi eux, le gène responsable des cheveux roux occupe une place surprenante.

Un génome qui n’a pas cessé d’évoluer depuis 10 000 ans

L’équipe de Harvard a passé au crible 15 836 génomes anciens d’Eurasie occidentale, couvrant une période de 18 000 ans. Pour y parvenir, les chercheurs ont développé une méthode statistique inédite capable d’isoler la sélection directionnelle, c’est-à-dire la tendance durable d’un trait génétique à devenir plus ou moins fréquent au sein d’une population.

Les roux représentent seulement entre 1 et 2 % de la population mondiale. © Drobot Dean, Adobe Stock

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Résultat : 479 variantes génétiques montrent des signes clairs de sélection active. Parmi les plus notables :

  • Le gène des cheveux roux et de la peau claire.
  • Des gènes de résistance au VIH et à la lèpre.
  • La susceptibilité à la polyarthrite rhumatoïde, qui a reculé.
  • La calvitie masculine, également en retrait sur ces millénaires.

Avant cette étude, à peine une vingtaine de cas de sélection directionnelle avaient été documentés dans l’histoire humaine récente. En doublant la taille des données disponibles sur l’ADN ancien, les chercheurs ont rendu visibles des signaux que les méthodes précédentes ne pouvaient tout simplement pas détecter. Ce n’était pas un phénomène rare. C’était un phénomène invisible.

Autre fait marquant : la sélection naturelle a accéléré après la transition agricole. Ce basculement a profondément modifié les régimes alimentaires et les agents pathogènes auxquels les populations étaient exposées. L’environnement change, le génome suit. Malgré tout, il faut garder les proportions en tête : seulement 2 % des variantes génétiques analysées présentent ces signes de sélection. L’essentiel du génome évolue sans pression sélective identifiable.


Des centaines de traits génétiques ont continué d’évoluer en Europe occidentale bien après la révolution néolithique. © master1305, iStock

La vitamine D, piste sérieuse derrière la progression des roux

Pourquoi le gène des cheveux roux a-t-il été favorisé par la sélection naturelle en Europe du Nord ? La réponse la plus solide avancée par les chercheurs tourne autour de la vitamine D.

Les individus à peau claire synthétisent cette vitamine plus efficacement sous des latitudes peu ensoleillées. Or, les premiers agriculteurs d’Europe septentrionale disposaient d’une alimentation pauvre en vitamine D, contrairement aux chasseurs-cueilleurs qui consommaient davantage de poisson et de gibier. Un avantage métabolique, même modeste, peut suffire à orienter durablement une fréquence génétique sur plusieurs millénaires.

Les effets de la sélection naturelle sur le génome humain peuvent être retracés jusqu'au Paléolithique. © cooperr, Adobe Stock

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Les auteurs restent prudents sur cette interprétation. Le gène des cheveux roux pourrait aussi avoir progressé parce qu’il est physiquement lié sur le chromosome à un autre variant plus fortement sélectionné. En génétique, ce phénomène s’appelle le déséquilibre de liaison : un gène peut « voyager » avec son voisin sans être lui-même la cible de la sélection. Les données actuelles ne permettent pas encore de trancher définitivement.

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Ce que cette recherche ouvre en revanche est passionnant : Ali Akbari souligne que cette méthode statistique peut s’appliquer à d’autres espèces. Comprendre comment les animaux domestiques se sont adaptés à des siècles d’élevage, par exemple, devient soudainement beaucoup plus accessible. L’évolution humaine n’est plus seulement un passé à déchiffrer. C’est un parcours continu, mesurable, qui se lit dans nos gènes aujourd’hui même.