COMPTE-RENDU D’AUDIENCE – Dans une audience sous tension, Yssoufou Traoré a comparu jeudi à Paris pour des faits présumés de violences contre des policiers lors d’une manifestation interdite. Le militant assure n’avoir porté aucun coup aux forces de l’ordre.
Sur l’écran de la 10e chambre du tribunal judiciaire de Paris, les images d’une manifestation interdite organisée à Paris en hommage à Adama Traoré défilent. « Je m’en bats les cou*lles de ce que tu me racontes, déjà. Je vais chercher ma sœur. Si j’ai envie de rester là, tu vas faire quoi ? », vitupère un homme face à une policière qui lui demande de quitter les lieux. L’échange avec les policiers se tend fortement. Quelques dizaines de minutes plus tard, ce dernier se rebelle violemment lors de son interpellation, avant d’être placé en garde à vue. À la vue des images, des soupirs horrifiés parcourent les bancs du public. Les soutiens du prévenu, frère d’Adama Traoré, sont venus en nombre et font entendre leur présence.
Yssoufou Traoré était jugé ce jeudi à Paris pour outrage et violences envers des policiers, en juillet 2023, lors d’une manifestation interdite à la mémoire de son frère Adama. Ce dossier, qui sonne comme l’épilogue de l’affaire concernant la famille Traoré, qui a défrayé la chronique judiciaire et médiatique pendant dix ans, était jugé après trois renvois d’audience dans une salle sous haute surveillance. S’y côtoyaient policiers et soutiens en nombre des Traoré.
Mort de Nahel
L’affaire s’inscrit dans le contexte éruptif de la mort de Nahel et des émeutes urbaines survenues quelques jours plus tôt. Les autorités du Val-d’Oise avaient interdit la manifestation pacifique annuelle à la mémoire d’Adama Traoré, jeune homme noir mort à la suite de son arrestation par des gendarmes de Persan en 2016. Les organisateurs avaient alors appelé à un rassemblement place de la République à Paris le 8 juillet 2023, qui avait été à son tour interdit.
Le parquet poursuit Yssoufou Traoré (aussi appelé Youssouf) pour avoir lors de cette manifestation outragé une commissaire et frappé un autre fonctionnaire de police d’un coup au thorax, puis s’être violemment rebellé lors de son interpellation trois quarts d’heure plus tard. Cinq policiers ont porté plainte contre lui. Yssoufou Traoré, qui s’était vu prescrire 10 jours d’ITT après son interpellation, notamment pour une fracture du nez, avait de son côté porté plainte à l’IGPN. Cette procédure a été depuis classée sans suite.
Des appels au rassemblement avaient été diffusés sur les réseaux sociaux pour venir soutenir le prévenu avant l’audience. « Yssoufou Traoré n’a rien à faire sur le banc des accusés. (…) il faut dissoudre la BRAVM et la BAC et refaire de la police une institution républicaine (…) Soutien à ceux qui subissent le racisme systémique », proclamaient ces posts sur les réseaux sociaux. Sur le parvis du tribunal de Paris, quelques minutes avant le début du procès, Thomas Portes, Éric Coquerel et Jérôme Legrave, députés Insoumis, embrassaient chaleureusement Assa Traoré, venue témoigner au procès de son frère.
«Pression médiatique»
L’audience a débuté par l’épluchage des images des caméras de surveillance et vidéos de la scène, provenant notamment des caméras embarquées des policiers chargés d’encadrer la manifestation. « On était dans un objectif d’apaisement. On voulait éviter que ce rassemblement ne grossisse. On me voit me porter au contact des personnes pour leur dire que la manifestation est interdite, et qu’ils seront verbalisés s’ils restent sur site », a témoigné une commissaire de police. Or, Yssoufou Traoré « est devenu immédiatement agressif, outrageant », a encore estimé la fonctionnaire qui s’est vue rétorquer «je m’en bats les cou*lles» – propos dont le prévenu conteste le caractère outrageant.
L’intéressée a insisté : « ça fait quatre ans que je fais du maintien de l’ordre, j’ai fait plusieurs centaines de manifestations, c’est la première fois que je me retrouve dans une telle situation. » A fortiori, a-t-elle ajouté, à cause de « cette pression médiatique » qui a « battu son plein » après l’interpellation et qui n’est « pas particulièrement confortable ». La publication des images de l’interpellation avait suscité de vives contestations sur les réseaux sociaux, alors que la famille Traoré était fortement médiatisée. Face à la caméra piéton le filmant porter la main vers le gardien de la paix, Yssoufou a également contesté avoir souhaité frapper le policier. «Ce n’est pas du tout un coup de poing, c’est une main qui va vers l’avant mais sans porter de coup, sans agresser personne», a-t-il argué, sûr de son fait.
Les forces de l’ordre ont finalement décidé d’attendre le dispersement du rassemblement pour l’interpeller, à proximité de la gare de l’Est. Les images saccadées de l’interpellation montrent plusieurs policiers casqués fondre sur le prévenu. « La vie de ma mère, je ne bougerai pas, vous pouvez venir ! », voit-on proférer l’homme qui s’agrippe à un poteau. La caméra-piéton fixée sur le torse d’un des policiers qui l’entourent filme ses mouvements violents pour éviter d’être immobilisé par les forces de l’ordre, avant qu’il ne soit plaqué à terre.
«Je suis plus légitime qu’un policier»
Aux questions de la présidente qui lui demandait pourquoi il n’avait pas consenti à être interpellé, Yssoufou a dit s’être rebellé par « peur de mourir ». Comme son grand frère Adama, a-t-il rappelé plusieurs fois pendant l’audience -l’affaire concernant ce dernier avait abouti à un non-lieu pour les gendarmes mis en cause . Yssoufou a par ailleurs affirmé ne pas avoir été mis au courant des motifs de son interpellation. « J’essaye de croire en la justice française. En tant que jeunes de quartiers d’immigration, on nous renvoie à notre identité d’immigration : on ne se sent pas français, on n’a rien à faire ici. Je travaille, je paye des impôts. Je suis plus légitime qu’un policier ici», s’est-il agacé. Et d’insister, en haussant la voix : « Ils [les policiers, NDLR] se fichent de nos vies. Leurs techniques d’interpellation ne sont pas bonnes. Quand on est mis à terre, à 90% on meurt (sic)». Derrière lui, le public venu le soutenir opinait du chef.
Le prévenu a été soutenu par le député LFI Eric Coquerel, venu témoigner à la barre. «Je n’ai jamais vu de manifestations organisées de manière aussi sérieuse, pacifique, de la part d’une quelconque structure militante comme le comité Adama », a-t-il loué à la barre. Le comité organise chaque année un rassemblement pour réclamer « justice » pour Adama. En 2020, une manifestation non autorisée organisée devant le tribunal judiciaire s’était soldée par des échanges de gaz lacrymogènes entre manifestants et forces de l’ordre. 18 personnes avaient été interpellées.
La médiatique sœur du prévenu, Assa Traoré, est venue clore le défilé des témoins appelés par la défense, qui arguaient d’un « coup monté » contre Yssoufou. À la barre, la trentenaire a martelé les « dix ans » passés à « subir un acharnement judiciaire et policier ». Et s’est placée volontiers en « victime » et « accusée » de la justice – et ce alors que la présidente lui rappelait que seul son frère figurait au banc des prévenus. « Si mon frère est sur le banc des accusés, c’est toute la famille Traoré qui est sur le banc des accusés », a-t-elle rétorqué. Et d’en profiter pour viser la commissaire de police assise du côté des parties civiles. « Pourquoi les policiers sont assis sur le banc des victimes », alors qu’ils seraient responsables du « désordre ? », s’est-elle demandé.
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Le prénom d’Adama Traoré a été rappelé à l’envi tout au long de l’audience par la défense, érigé en étendard de la lutte contre «les violences policières». Pourtant, la Cour de cassation avait bien confirmé le 11 février 2026 le non-lieu concernant sa mort le 19 juillet 2016, lors d’une interpellation mouvementée. Les experts avaient conclu qu’Adama Traoré aurait succombé à un arrêt cardiaque après avoir produit des efforts violents pour échapper aux gendarmes, un jour de canicule, sous cannabis.
Qu’importe pour Assa qui continue de marteler que son frère aurait été non seulement tué par les gendarmes, mais en plus avec un mobile raciste. « La Cour de cassation de Paris considère que l’usage de la force était proportionné, renforçant ainsi la conception raciste selon laquelle le corps de l’homme noir peut recevoir les pires souffrances », écrivait-elle sur son compte Instagram au lendemain de la décision de la Cour de cassation.