C’était il y a onze ans. Après une infinie série de conseils européens consacrés à la crise de la zone euro, improprement réduite à une crise grecque, la rumeur circulait, insistante, à Berlin et à Bruxelles. À la veille du sommet de juillet 2015, les gouvernements allemands et néerlandais poussaient pour une sortie de la Grèce de la zone euro. Dans certains milieux économiques français, on commençait aussi à s’interroger. Même si le gouvernement restait ferme dans son soutien à Athènes.
À l’époque, c’était hier, un seul prisme dominait : la tenue budgétaire du maillon le plus faible du club européen. Au final, réunis en sommet, les Vingt-huit (Londres était encore dans le club) épargnèrent la Grèce. Un accord fut trouvé au forceps, ouvrant la voie à un troisième plan d’aide.
Onze ans plus tard, force est de constater que l’exclusion de la Grèce aurait été une erreur stratégique majeure. Car la géopolitique a, depuis, largement supplanté les priorités budgétaires – même à Berlin – et Athènes occupe une position sensible dans toutes les crises qui agitent actuellement la Méditerranée orientale. On n’ose imaginer l’ampleur des déstabilisations russes, chinoises, turques, qui auraient inévitablement investi la mer Égée et les Balkans.
Axe Paris-Athènes
La semaine dernière, lors des Dialogues européens organisés à Athènes par l’Institut français, cette nouvelle dimension stratégique est apparue dans toutes ses dimensions. Énergie, transport maritime, réfugiés, défense. À chaque fois, la Grèce est concernée ou impliquée.
La puissante marine marchande grecque est impactée au premier chef par le blocus d’Ormuz et les menaces sur le trafic en mer Rouge ; les nouveaux gisements gaziers en Méditerranée orientale concernent les eaux territoriales grecques ; la rivalité sino-américaine se joue sur les quais du Pirée ; les tensions potentielles avec la Turquie sont toujours présentes ; la stabilité des Balkans occidentaux.
Nous avions un espace relativement stable, avec des alliances, quelques grandes puissances et des pays neutres, explique Ino Afentouli, de la Fondation grecque pour l’Europe et les relations internationales. Aujourd’hui, l’instabilité domine, l’insécurité, le révisionnisme. Toutes les puissances sont là : Chine, États-Unis, Turquie, Russie, avec une assez faible présence européenne. À l’exception de la France.
Depuis 2021, Paris et Athènes ont noué un partenariat stratégique de défense et de sécurité, renouvelé et élargi en avril. Sortie douloureusement de la crise de 2015, la Grèce veut attirer les investisseurs et transformer son positionnement géostratégique en opportunité. Laurence Auer, ambassadrice de France à Athènes, résume cette évolution. C’est un pays qui ne veut être réduit ni à son passé culturel et démocratique de l’âge de Périclès, ni à la récente crise économique, ni au seul tourisme.