Alors que la guerre en Ukraine se poursuit, les menaces russes envers l’Europe se multiplient. Certains craignent que la guerre hybride menée par Moscou ne se transforme en un conflit militaire. Si une telle éventualité est peu probable à brève échéance, « il ne faut pas en déduire que tout danger est écarté », estime la chercheuse Céline Marangé.

Le risque d’une guerre totale et militaire contre l’Europe ne doit pas être négligé, alertent régulièrement les services de renseignement européens. Pourtant, Céline Marangé, chercheuse à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), observe un certain déni en Europe occidentale. Il existe, selon elle, une réticence à parler de guerre pour décrire les relations avec la Russie, alors que côté russe, « on se croit déjà en guerre contre l’Europe ».

« Ils considèrent que les pays européens livrent déjà une guerre à la Russie par le truchement de l’Ukraine, mais aussi par le biais des sanctions », explique l’auteure de ‘La guerre d’Europe a commencé’, dans l’émission Tout un monde. Selon la chercheuse, cela s’explique par une vision de la guerre beaucoup plus « extensive » en Russie. « C’est-à-dire que la confrontation s’applique dans le domaine militaire, mais aussi dans le domaine économique, informationnel et politique », précise-t-elle.

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Depuis 2022, la Russie multiplie les manœuvres hybrides telles que les cyberattaques, l’espionnage ou la désinformation. « On a recensé au moins 145 actes de sabotage partout en Europe depuis le début de l’invasion de l’Ukraine à grande échelle », affirme Céline Marangé. « Désorganiser le système ennemi, l’affaiblir politiquement, porter atteinte à la cohésion nationale ou susciter la défiance vis-à-vis des autorités sont des moyens parmi d’autres de préparer le terrain et de l’emporter dans la confrontation. »

>> Ecouter l’analyse de Céline Marangé dans Tout un monde : « La guerre d’Europe a commencé », analyse Céline Marangé / Tout un monde / 11 min. / mercredi à 08:12 Le danger pas écarté

Un affrontement total est cependant encore « peu probable » à brève échéance, estime l’experte. La Russie a subi des pertes humaines et matérielles extrêmement importantes en Ukraine ces dernières années, mettant à mal ses forces d’assaut et ses réserves.

« Je pense qu’il ne faut pas en déduire pour autant que tout danger est écarté », prévient Céline Marangé, « parce que, d’un côté, elle est affaiblie, mais d’un autre côté, elle a acquis une expérience absolument redoutable dans les frappes aériennes combinées ».

Elle souligne également que, malgré les pertes, Moscou dispose d’une supériorité opérationnelle, avec une quantité d’hommes et de matériel non négligeable. « Ils sont aussi aguerris dans la guerre et ils n’ont pas du tout le même consentement aux pertes que les armées européennes », ajoute-t-elle.

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Surtout, selon Céline Marangé, plusieurs indicateurs montrent que la Russie se prépare à la possibilité d’une extension de la guerre en Europe. « Elle augmente les dépenses de défense de manière vraiment significative », déclare-t-elle. « Elle augmente aussi la taille de son armée et elle se réarme à plein régime. »

« Projet révisionniste »

Pour la chercheuse à l’IRSEM, si certains en Europe n’ont pas pris la menace russe au sérieux, c’est qu’ils ont sous-estimé les vrais objectifs de la Russie. « La guerre en Ukraine n’a pas pour finalité la conquête d’un territoire, ni même la démilitarisation ou la neutralisation de l’Ukraine. L’ambition est beaucoup plus grande », dit-elle. « Aujourd’hui, le Kremlin, de mon point de vue, a un véritable projet révisionniste qui prend sa source à la fois dans l’impérialisme et dans le revanchisme. »

Pour le comprendre, il faut, selon elle, remonter à la fin de la Guerre froide. « On a cru à cette époque que la démocratie avait définitivement triomphé, que la sécurité coopérative et les relations commerciales permettraient d’apporter la paix et la stabilité à l’Europe », déclare Céline Marangé. En Russie, l’effondrement de l’Union soviétique a cependant été vécu comme « une humiliation nationale » et aujourd’hui, Moscou cherche à « restaurer la puissance de l’Etat russe », poursuit-elle.

Le Kremlin se sert donc de la guerre en Ukraine pour faire revenir le pays dans le giron russe, mais en même temps, « il se sert aussi de cette guerre pour imposer à l’Europe une refonte complète des arrangements de sécurité et pour accélérer la désoccidentalisation de l’ordre international », affirme Céline Marangé. « Et cette vision du monde est tellement éloignée de la manière de penser qui prévalait dans les milieux politiques européens avant 2022 que pour beaucoup, c’était de l’ordre de l’impensable. »

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Propos recueillis par Eric Guevara-Frey

Adaptation web: Emilie Délétroz