Le masculinisme radical n’est plus un phénomène marginal cantonné aux tréfonds d’internet. En France, au Royaume-Uni ou encore en Suisse, les services de renseignement tirent la sonnette d’alarme. Profils de plus en plus jeunes, radicalisation accélérée… L’Europe cherche encore sa réponse.
Le 2 juillet 2025, Timoty G., 18 ans, était interpellé devant son lycée de Saint-Étienne avec deux couteaux dans son sac. Sa cible : quatre élèves choisies parce qu’elles étaient des femmes. Repéré en amont par la DGSI, la sécurité intérieure française, il est mis en examen pour « association de malfaiteurs terroriste ». Une première en France pour un dossier lié exclusivement à la mouvance masculiniste. Quelques mois plus tard, c’est au tour du planning familial d’Asnières-sur-Seine de recevoir une menace d’attentat-suicide signée d’un homme se revendiquant masculiniste.
Depuis quelques années, le masculinisme radical n’est en effet plus cantonné à internet. Il est devenu un sujet de sécurité intérieure. En juin 2026, les renseignements intérieurs français ont fait part, dans une note que Radio France s’est procurée, de leur inquiétude face à des profils radicalisés plus nombreux, plus jeunes et plus dangereux.
Selon l’historienne Christine Bard, le masculinisme désigne un mouvement qui prétend défendre les intérêts des hommes au sein d’une société qui serait dirigée et dominée par des femmes. Sa forme la plus extrême regroupe les « incels » – l’abréviation anglophone de « célibataires involontaires » – des hommes qui retournent leur frustration affective et sexuelle en haine des femmes, qu’ils tiennent pour seules responsables de leur situation.
Pour le sociologue Tristan Boursier, docteur en science politique de l’université de Montréal et de Sciences Po Paris, réduire ce phénomène à une branche de l’ultra-droite est une erreur stratégique. « Le fait de considérer l’antiféminisme seulement comme lié à l’ultra-droite est une vision trop étroite. Il y a des convergences, mais tous les antiféministes, et particulièrement les « incels », ne font pas partie de la mouvance d’ultra-droite. Elliot Rodger [l’auteur d’un sextuple meurtre commis près de Santa Barbara en mai 2014, NDLR], n’était pas lié aux courants suprémacistes classiques, par exemple. C’était vraiment une personne qui s’est radicalisée en ligne à travers les courants et à travers les forums « incels » », estime le chercheur spécialisé sur les dynamiques idéologiques des extrêmes droites contemporaines.
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Un danger structurel
En France, la DGSI s’alarme de la vitesse de diffusion de cette idéologie et du rajeunissement brutal de ses adeptes. La sécurité intérieure observe des processus de radicalisation touchant des adolescents dès 13 ou 14 ans. La diffusion des discours masculinistes est en effet massive depuis la fin des années 2010 grâce à la viralisation de certains contenus numériques, comme ceux produits par l’influenceur britannique Andrew Tate qui cumulait 12 milliards de vues avant la fermeture de son compte TikTok.
Mais le danger n’est pas seulement sécuritaire, il est structurel. « On observe une radicalisation via une machine algorithmique conçue pour favoriser ces discours », explique Tristan Boursier. En 2024, des chercheurs irlandais ont créé dix nouveaux comptes pour de jeunes hommes fictifs sur des téléphones neufs, puis ont laissé YouTube, Shorts et TikTok dérouler leurs recommandations mécaniquement sans jamais interagir. Résultat : en seulement 23 minutes, les réseaux sociaux des comptes ont été exposés à des contenus d’extrême droite, misogynes et antiféministes.
« La prévention est nécessaire mais insuffisante. C’est David contre Goliath. Des jeunes passent parfois cinq heures par jour sur les réseaux contre quelques heures par an pour le programme Evars en France [l’éducation à la vie affective relationnelle et sexuelle enseignée à l’école, NDLR] par exemple, alerte Tristan Boursier. Il faut contraindre les réseaux sociaux numériques à être plus transparents sur leurs algorithmes. »
En France, des mesures insuffisantes, selon le Haut Conseil à l’Égalité
En France, le baromètre 2026 du Haut Conseil à l’Égalité révèle que 60% des hommes estiment que les féministes veulent accaparer le pouvoir, et 18% que les femmes prennent les postes des hommes. Une idée directement issue du masculinisme. Tristan Boursier souligne que ce basculement est encouragé par des figures comme Donald Trump ou Elon Musk : « Quand des jeunes garçons tiennent des discours antiféministes, ils disent : « J’ai le droit, l’homme le plus puissant du monde dit la même chose. » La résonance de ces discours chez des figures d’autorité favorise leur prégnance ».
Dans l’Hexagone, des dizaines de mineurs identifiés par la DGSI font l’objet d’une prise en charge étatique, et une cinquantaine de magistrats antiterroristes ont été formés. Depuis la rentrée 2025, les cours d’éducation à la vie affective ont été déployés dans les écoles dès la maternelle, et la majorité numérique est désormais passée à 15 ans depuis 2023. Mais ces mesures sont insuffisantes, selon le HCE, qui formule vingt-cinq recommandations dans son rapport La menace masculiniste. Pour le Haut Conseil, il faut notamment rendre les cours Evars obligatoires, créer une catégorie « masculinisme » dans les signalements en ligne, rendre les algorithmes transparents ou encore intégrer le « terrorisme misogyne » dans les doctrines de sécurité.
Des réponses nationales, mais pas encore coordonnées
Face à une menace qui dépasse les frontières, les pays agissent mais peinent à se coordonner. Le Royaume-Uni fait figure de pionnier. Dès la rentrée 2026, des cours obligatoires contre la misogynie seront intégrés dans tous les établissements, traitant de la culture « incel », des « deepfakes » (un enregistrement vidéo ou audio réalisé ou modifié grâce à l’intelligence artificielle) et des liens entre pornographie et misogynie. La Suisse, de son côté, a agi après avoir identifié le premier acte d’extrémisme « incel » sur son territoire en 2020, à Amriswil. Depuis cette affaire, le canton de Vaud a créé une unité de prévention des radicalisations qui suit désormais des profils liés à l’idéologie « incel », en plus des cas d’extrémisme religieux.
L’Allemagne porte elle aussi les stigmates d’un acte terroriste. Le 19 février 2020, un homme de 43 ans a ouvert le feu dans deux bars à chicha de Hanau, près de Francfort, tuant neuf personnes. Son manifeste de 24 pages était truffé de misogynie, de conspirationnisme et de suprémacisme blanc, une combinaison que les chercheurs de l’International Centre for Counter-Terrorism ont qualifiée de « suprémacisme masculin », distinct de l’« incel » mais qui en partage les ressorts profonds : haine des femmes, sentiment d’exclusion, radicalisation en ligne… Malgré le choc, l’Allemagne ne s’est pas dotée de stratégie nationale spécifique contre le masculinisme radical.
En Suède, une étude publiée dans la revue Policy & Politics en 2025 constate qu’aucune politique ciblée n’a été développée contre le phénomène « incel », même si celui-ci est intégré aux stratégies générales de lutte contre l’extrémisme violent.
Hors d’Europe, c’est le Canada qui fait référence : le traumatisme de l’attentat de l’École polytechnique de Montréal en 1989, où 14 étudiantes avaient été assassinées au nom d’une haine du féminisme, a ancré une conscience collective durable. La Gendarmerie royale, qui comporte une sous-branche dédiée à l’observation et à la lutte contre l’antiféminisme, porte à la fois un regard sécuritaire, social et éducatif, ce qui est très important, selon le chercheur. « Cette mémoire collective aide à freiner la percée de ces discours », note Tristan Boursier.
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Pas de profil type
Pour les autorités, le défi est majeur. « L’absence de profil sociologique unifié rend la prédiction du passage à l’acte quasi impossible. On cherche un profil psychologique, mais cela fait fausse route, prévient Tristan Boursier. On a des personnes de tous milieux, de toutes origines. Ces idées sexistes existent déjà dans la société. Les algorithmes ne font que les extrémiser et rendre la violence qu’elles justifient plus acceptable. Les forums s’inspirent mutuellement en ligne à travers les frontières, les barrières linguistiques s’effaçant grâce aux outils de traduction. Avec des collègues, on commence à parler d’internationale antiféministe pour désigner cette convergence. »
Selon lui, le signe le plus préoccupant ne se trouve pas dans les faits divers mais dans les témoignages d’enseignantes rapportant que des garçons de 6 à 10 ans remettent en cause leur autorité au seul motif qu’elles sont des femmes. « Il n’y a pas d’étude à ce sujet, mais quand j’entends des discours comme ça, c’est vraiment un signe parce que c’est moins spectaculaire que les attentats, mais c’est beaucoup plus profond et vicieux », termine Tristan Boursier.
RFI expliqueC’est quoi le masculinisme?