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Sous des champs qu’on croyait muets depuis toujours, à Allonnes, dans le Maine-et-Loire, les archéologues de l’Inrap viennent de mettre au jour l’une des découvertes les plus spectaculaires de l’archéologie celtique de ces dernières décennies. En 2019, les archéologues de l’Inrap ont mené une fouille à Allonnes, dans le cadre d’un projet de lotissement, et ils ont mis au jour les traces d’une vaste agglomération gauloise, fondée au IIIe siècle avant J.-C., et de son complexe cultuel. Sept ans après le début des travaux, l’étude fine du mobilier retrouvé permet enfin de raconter plus de 2 300 ans d’histoire sous ces parcelles anonymes du bassin ligérien.

À retenir

  • Des champs agricoles ordinaires cachaient une ville gauloise dense et organisée depuis le IIIe siècle avant J.-C.
  • Un sanctuaire révèle des rituels de destruction volontaire d’objets offerts aux dieux pendant 600 ans
  • Des entraves en fer découvertes suggèrent une pratique du commerce d’esclaves en Gaule indépendante

Sommaire

  1. Une ville gauloise oubliée sous un futur lotissement
  2. Un quartier d’artisans et son sanctuaire aux offrandes mutilées
  3. Des entraves en fer, traces glaçantes de l’esclavage gaulois

Une ville gauloise oubliée sous un futur lotissement

Tout commence par un simple diagnostic préalable à la construction d’un lotissement. Personne, à l’époque, ne s’attend à trouver grand-chose sous ces terres agricoles. La fouille, menée dans le cadre d’un projet de lotissement porté par la mairie d’Allonnes, a débuté en décembre 2018 et s’est interrompue en juin 2019. Mais les premiers coups de pelle révèlent tout autre chose qu’un simple champ agricole : les vestiges d’une véritable agglomération, dense et organisée. Cette découverte, déclarée par l’État d’exceptionnelle, a conduit la DRAC à faire reprendre les recherches en septembre 2019, l’opération devant s’achever mi-novembre 2019. Une campagne prévue pour durer deux mois s’étire finalement sur près d’un an, tant l’ampleur du site dépasse toutes les attentes.

Les chiffres donnent le vertige pour un site gaulois de cette période. Installée au carrefour de plusieurs voies de circulation majeures, l’agglomération d’Allonnes, d’une surface estimée à une vingtaine d’hectares, occupait une position particulièrement propice aux échanges commerciaux. Elle appartenait à un type de cité bien particulier, apparu à une période charnière de la Gaule indépendante. Ces agglomérations de type laténien émergent en Europe celtique dans le courant du IIIe et du début du IIe siècle avant notre ère, et constituent des pôles d’industrialisation installés le long des principales voies de communication, à la fois lieux d’échange et de production accueillant de nombreux artisans et commerçants. Allonnes n’était donc pas un village isolé, mais un nœud commercial actif, où transitaient notamment les importations d’amphores vinaires provenant du monde romain, dont les gaulois étaient des consommateurs réguliers. Seule ombre au tableau pour les chercheurs : seule une petite partie de l’agglomération gauloise a été fouillée, soit 1,5 hectare correspondant à la place du futur lotissement Les Lisières. Le reste du site, potentiellement bien plus riche, dort encore sous les champs voisins.

Un quartier d’artisans et son sanctuaire aux offrandes mutilées

Le secteur exhumé n’était pas résidentiel au sens où on l’entend aujourd’hui. C’était un véritable atelier à ciel ouvert. Le secteur fouillé était un quartier dynamique, occupé par de nombreux artisans et commerçants, où l’on pratiquait le travail du métal, fer et alliages cuivreux tels que le bronze, où forgerons, chaudronniers, bronziers ou dinandiers se côtoyaient certainement. Les preuves matérielles de cette activité sont abondantes : les archéologues ont mis au jour de nombreux outils et ustensiles en métal, mais aussi des produits semi-finis prêts pour la fabrication d’objets ainsi que des scories et des battitures, tandis que de petits bâtiments sur quatre poteaux abritaient sans doute des ateliers ou des boutiques.

Attenant à ce quartier artisanal, un sanctuaire livre une image saisissante des croyances gauloises. Les fidèles n’y déposaient pas des objets intacts, mais des offrandes volontairement détruites, comme pour les arracher au monde des vivants. Qu’elles soient déposées dans l’enceinte du sanctuaire ou dans les espaces votifs à l’extérieur, ces offrandes présentent pour une bonne partie d’entre elles des traces de déformation ou de mutilation volontaires, un geste symbolique visant à ôter le caractère fonctionnel et marchand de l’objet pour le muer en présent pour les dieux. Les armes retrouvées portent ainsi les stigmates de ce rituel : les éléments d’armement mis au jour par les archéologues sont pour nombre d’entre eux tordus, pliés ou cisaillés, et un tiers des monnaies découvertes à Allonnes ont été mutilées à coups de burin, limées ou cisaillées. Ce sanctuaire n’a rien d’un lieu de passage éphémère : le complexe cultuel a été fréquenté pendant environ 600 ans, jusqu’au IVe siècle après J.-C., et a été le lieu de multiples offrandes votives, monnaie, armes, lingots, déposées par les habitants de l’agglomération ou peut-être des personnes venant de plus loin.

Des entraves en fer, traces glaçantes de l’esclavage gaulois

Parmi les objets retrouvés, cinq pièces de métal tranchent radicalement avec le reste du corpus, à la fois par leur rareté et par ce qu’elles révèlent d’une réalité sociale rarement documentée. Lors de la fouille, les archéologues ont mis au jour au moins cinq entraves humaines en fer pour poignets et chevilles, particulièrement bien conservées, une découverte très rare pour la période et le territoire de la Gaule. L’interprétation est directe et troublante : leur présence suggère que le commerce d’esclaves se pratiquait vraisemblablement au sein de l’agglomération gauloise d’Allonnes.

Ce détail éclaire un angle mort de l’histoire gauloise, celui des invisibles. De manière générale, les traces relatives aux personnes les plus pauvres de la société gauloise, et notamment celles des populations serviles, restent invisibles ; les individus réduits en esclavage pouvaient correspondre à des captifs de guerre, à des condamnés, ou à des personnes redevables de dettes non soldées, devenant des individus sans droits, des objets de biens qui pouvaient être revendus par leur propriétaire. Derrière les monnaies mutilées et les épées ployées en offrande, ce sont aussi des existences humaines réduites en marchandise que ces cinq entraves de fer viennent rappeler, sans détour ni euphémisme.

Ce que ce chantier de lotissement a fini par livrer dépasse largement le cadre d’une simple découverte locale. On dénombre aujourd’hui un peu moins d’une centaine de sites de ce type à l’échelle de l’Europe celtique et quelques dizaines au niveau national, mais rares sont ceux où sanctuaire et quartier d’habitation ont pu être fouillés côte à côte sur une telle emprise. Le reste de l’agglomération, non exploré, attend encore sous les parcelles voisines, un rappel utile que l’histoire ne s’arrête jamais tout à fait à la limite d’un permis de construire.