Selon son auteur, cette toile «prophétique, symbolique, patriotique.. et historique», méritait sa place dans un musée national de Washington.

Tout commence par une «vision». En 2015, Julian Raven, un artiste installé à New York est en train de regarder une photo de Donald Trump tout en l’écoutant parler lorsqu’il imagine un aigle rattrapant un drapeau américain en chute libre. De là, naît une peinture monumentale qui représente son idole politique, les yeux plissés, aux côtés d’un aigle tenant dans ses serres la bannière étoilée et en arrière-plan un globe sur lequel est dessiné le territoire américain nimbé d’une lumière biblique. Julian Raven, un chrétien évangélique conservateur, a émaillé sa toile de symboles: un fœtus, le bord effiloché du drapeau, témoin du piteux état du pays, le mur à la frontière avec une porte pour laisser passer les immigrés en situation régulière… La critique n’est guère enthousiaste. Un journaliste compare l’œuvre à une affiche communiste «fêtant les exploits du Camarade Tito». Un autre se demande s’il s’agit d’un tableau ou «d’un trip d’acide».

Mais le peintre, un grand type à l’allure de Claude Monet qui arbore une énorme barbe blanche se taille un franc succès chez les Républicains. Sa toile baptisée «Sans peur et sans honte» est montrée dans les États conservateurs et figure à la Convention républicaine de 2016 où Donald Trump est choisi comme candidat aux présidentielles. Julian Raven rencontre même le promoteur immobilier suite à un quiproquo rocambolesque. Il est venu à la Trump Tower à New York pour essayer de lui offrir une reproduction de sa peinture. Ses conseillers le font entrer pensant qu’il a été invité à participer à une réunion… de pasteurs noirs venus discuter avec le grand homme des problèmes de leurs églises!

Kim Sajet, la directrice de la National Portrait Gallery où se trouvent les portraits des présidents américains a jugé la toile «trop pro Trump», «trop politique».
MANDEL NGAN / AFP

Personnage truculent

Son œuvre «prophétique, symbolique, patriotique.. et historique», comme il la décrit, mérite d’être exposée, décide-t-il, dans un musée national de Washington. Il la présente donc à la National Portrait Gallery où se trouvent les portraits des présidents américains. Quelques jours plus tard, à sa grande surprise, Kim Sajet, la directrice du musée, l’appelle en personne. Las! Ce n’est pas pour l’encenser. Sa toile est «trop pro Trump», «trop politique», lui dit-elle avant d’ajouter: « Je sais que c’est dur, et qu’aucun artiste ne veut entendre cela, mais le tableau n’est pas réussi».

Furieux, Julian Raven, un personnage truculent aussi religieux que cultivé lance une action en justice contre le Smithsonian, l’institution qui gère 21 musées dont la Portrait Gallery, l’accusant d’être biaisé politiquement, de n’avoir pas soumis son oeuvre à un processus rigoureux de sélection et d’avoir donc violé ses droits constitutionnels à la liberté d’expression et à une procédure légale équitable. Le tribunal rejette sa plainte. Il perd de nouveau en appel. Le juge lui donne cependant raison sur un point. Le contenu de la conversation téléphonique avec Kim Sajet a été «odieux», estime le magistrat, et a tout de «l’insulte professionnelle . . . partisane et non méritée.» Le peintre ne s’arrête pas là. Il continue à lancer diverses procédures contre Sajet tout en écrivant un livre sur son combat contre le Smithsonian intitulé «Odious and Cerberus». Ce qui le rend célèbre dans les milieux conservateurs.

L’artiste n’est plus trumpiste

Après le retour au pouvoir de Donald Trump, Julian Raven, décidément obstiné, soumet de nouveau son oeuvre à la Portrait Gallery et essuie de nouveau un refus. Ces dernières semaines pourtant, il a repris espoir. Le président qui entend contrôler toutes les institutions culturelles a annoncé qu’il limogeait Kim Sajet. Il lui reproche d’être trop biaisée politiquement et de défendre la diversité et l’inclusion, la bête noire des conservateurs. La Maison Blanche a dressé une longue liste de ses soi-disant méfaits, parmi lesquels ses dons à des candidats démocrates et son rejet du fameux tableau de Raven! À la grande joie du peintre qui confie au Washington Post: «J’ai été très encouragé» par le fait que l’administration cite cette histoire.

Il n’est pas sûr toutefois que le nouveau directeur accueille à bras ouverts sa toile. Car l’artiste n’est plus trumpiste. Il a été très choqué par la tentative du président de se maintenir illégalement au pouvoir en 2020 et l’assaut de ses partisans contre la Capitole. Il a appelé publiquement à recouvrir d’un voile noir la photo de Trump exposée à la Portrait Gallery. Cela ne l’a pas empêché d’envoyer récemment plusieurs missives aux conseillers du chef de l’État pour plaider sa cause. Car même s’il ne vote plus Trump, il rêve toujours d’avoir sa peinture accrochée dans le musée aux côtés des portraits de George Bush et de Barack Obama.