Pour mieux comprendre les bases fondamentales de la stratégie géopolitique russe conduite par Vladimir Poutine, il convient, au préalable, de la lire selon la matrice soviétique qui, tendanciellement, guide son processus décisionnel. Cela permettra d’éviter le biais cognitif traditionnel des analyses centrées sur la Russie qui, de manière plus ou moins consciente, engendre un processus de désinformation. Cela permettra, enfin, d’expliquer les sources du drame ukrainien.

La matrice de l’homo-soviéticus

En effet, la matrice intellectuelle de Poutine est héritée de l’homo-soviéticus, c’est-à-dire d’un individu politiquement obéissant, soumis aux intérêts supérieurs de l’État, soucieux de la stabilité de l’ordre social et structurellement guidé par la rationalité soviétique – pouvant aller jusqu’au sacrifice suprême. Ancrée dans l’humus soviétique, cette configuration sociologique particulière a eu une influence clé sur la stratégie extérieure de la Russie contemporaine dirigée, depuis mars 2000, par un homme formaté par la Guerre froide et un désir de revanche inébranlable contre l’Occident sous leadership américain défini comme son « ennemi systémique ».

En effet, Poutine est convaincu d’une volonté américaine obsessionnelle depuis l’implosion de l’URSS en décembre 1991 – quelle que soit la couleur politique de ses dirigeants – de diaboliser la Russie pour l’affaiblir et la déstabiliser. Selon lui, l’objectif final de l’administration américaine est de « normaliser » la Russie en lui imposant un régime libéral pro-européen anti-social et favorable au capitalisme de marché – à l’image de l’ultralibéralisme du régime chilien de Pinochet issu du putsch de 1973 contre Salvador Allende. À terme, tout en favorisant un rapprochement politique avec l’Asie centrale riche en ressources gazières et pétrolières, il s’agit pour Washington de prendre le contrôle de l’immense potentiel énergétique russe.

La brutale thérapie de choc néolibérale

En s’efforçant de la réduire à l’état de simple puissance régionale, la politique néolibérale imposée à la Russie durant sa transition post-soviétique aurait visé cet objectif géostratégique, progressivement élargi à l’ensemble de l’espace centre asiatique – qui recoupe une partie de l’ex-URSS. Inspirée de la politique de dérégulation/déréglementation/désétatisation du Consensus de Washington imposée aux pays en développement dans les années 1980 et appliquée de manière mécanique, la « thérapie de choc » du premier ministre Egor Gaïdar opère une inflexion néolibérale traumatisante en Russie.

Elle se traduit, notamment, par la chute de 42 % de son PIB entre 1991 et 1998, et, surtout, par la perte de 60 % de sa production industrielle. Sacralisant le « tout-marché », cet ajustement structurel de l’économie russe débouche sur une montée abyssale du chômage et de l’inflation, un effondrement du pouvoir d’achat, et une désocialisation inquiétante des individus dont l’espérance de vie s’effondre – celle des hommes tombe à 57 ans en 1995. En 1995, 50 % de la population russe vit sous le seuil de pauvreté. Structurellement, cette évolution s’appuie sur le retrait de l’État d’une économie brutalement privatisée au profit de riches oligarques et, progressivement, devenue quasi-mafieuse. Sous la bienveillance du président Boris Eltsine, cette économie est verrouillée par les élites oligarchiques affairistes, qui investissent la sphère politique russe et disposent de puissants relais au sein du pouvoir pour former une sorte de « famille ». Cette croissance des inégalités dans une Russie autrefois pays socialiste, donc bercée par le rêve égalitaire et désormais, socialement déstructurée, a fait le nid d’un nationalisme revanchard sur lequel a surfé la montée politique de Vladimir Poutine.

La suppression du rôle protecteur et paternaliste de l’Etat-social, grande réussite de la période soviétique, a été une des conditions premières de l’évolution de la Russie vers un capitalisme sauvage hyperconcurrentiel, inséré dans la division internationale du travail et ouvert aux firmes multinationales américaines via les investissements directs à l’étranger (IDE). Sur le plan idéologique, au nom du mirage de la « mondialisation heureuse » prônée par Alain Minc, il s’agissait donc d’achever la globalisation néolibérale accélérée depuis le début des années 1980 avec l’extraversion croissante des économies nationales et la mondialisation vertigineuse des échanges. Dans le prisme des néoconservateurs américains, une Russie libérale et affaiblie ne serait plus une réelle menace et au-delà, une garantie de stabilité pour le nouvel ordre mondial issu du post-soviétisme. Une forme de déterminisme idéologique sur le chemin radieux du libéralisme triomphant et sacrifiant, en définitive, Gorbatchev, sur l’autel réformateur de sa Perestroïka – « restructuration ».

La doctrine nucléaire russe radicalisée

Imprégnée de normes et valeurs structurées dans le cadre de la lutte contre la menace nazie – la « grande guerre patriotique » -, la rationalité de l’homo-soviéticus est contrainte par l’impératif de survie idéologique dans un monde perçu comme structurellement hostile. En nourrissant l’esprit de la citadelle assiégée, elle entretient chez Poutine une forme de mentalité dérivée de la Guerre froide dominée par une idéologie nationaliste anti-occidentale, principalement anti-américaine et visant à renforcer l’unité du peuple russe derrière son leader politique – quasi sacralisé, à l’instar de la période soviétique. Pour se protéger d’un ennemi structurel prêt à tout pour le détruire et dans la continuité du soviétisme, ce cadre conceptuel a justifié pour Poutine le statut prioritaire du Complexe militaro-industriel russe, sous la houlette d’un pouvoir fort, centralisé et autoritaire. De nature défensive et intégrant jusqu’en 1993 – contrairement à son homologue américain – le principe du « non-emploi en premier » («no first use »), la logique de dissuasion nucléaire de la fédération de Russie est contrainte par cet impératif stratégique depuis Léonid Brejnev en 1982.

Depuis 1993, la stratégie nucléaire russe a progressivement élargi la dissuasion nucléaire aux guerres conventionnelles et envisagé la possibilité d’un « emploi en premier » pour empêcher une telle guerre ou dissuader l’ennemi de la continuer (deèskalaciâ). La doctrine nucléaire russe de 2020 prévoyait que la Russie pouvait utiliser son arsenal dans le cas d’une attaque nucléaire ou conventionnelle « menaçant l’existence de l’État ». Dans le contexte de la guerre en Ukraine, ce principe a été renforcé pour développer la flexibilité stratégique et la capacité de dissuasion nucléaire de la puissance russe. Ainsi, selon la nouvelle doctrine nucléaire russe entrée en vigueur le 19 novembre 2024, une menace « critique contre la souveraineté russe, même conventionnelle, constituera la base d’une réponse nucléaire » – reste à définir, avec précision, le terme « menace critique ». En référence au conflit ukrainien, une « agression contre la Russie par un État non nucléaire, mais avec la participation ou le soutien d’un État nucléaire » est « considérée comme une attaque conjointe contre la Fédération de Russie ». En conséquence, la crise ukrainienne a favorisé une nucléarisation croissante de la doctrine de défense russe devenue, dès lors, plus agressive.

L’OTAN et la souveraineté limitée de l’Ukraine

Restée fortement centralisée et militarisée, l’économie russe s’est aujourd’hui muée en économie de guerre, montrant une redoutable résilience et capacité d’adaptation à la nouvelle configuration géopolitique issue du conflit ukrainien et la sevrant de sanctions pour la briser comme un « État paria ». Une préoccupation majeure et quasi-obsessionnelle de Poutine a été de préserver son glacis sécuritaire hérité de l’Union soviétique face à une OTAN en constante extension, absorbant les anciens alliés est-européens de la Russie et doublant de taille depuis la chute de Gorbatchev en décembre 1991, au mépris des promesses occidentales initiales.

S’inscrivant dans la stratégie du « Roll-back » («reflux ») de la puissance russe théorisée par Zbigniew Brzezinski et radicalisant la stratégie anti-russe du Containment («endiguement ») de Georges Kennan définie en 1947, cette surextension otanienne dans l’ancienne zone d’influence soviétique est perçue par Poutine comme une agression géopolitique contraire à ses intérêts nationaux et, en conséquence, nourrissant le terreau d’une guerre future. Consciemment dirigée contre Moscou, toujours perçue par Washington comme l’ennemi historique de la Guerre froide, cette expansion injustifiée de l’OTAN est définie par la doctrine stratégique russe comme une « menace majeure ». Selon Poutine, il s’agit d’une provocation stratégique contre la Russie en vue de l’encercler et de l’isoler sur la scène internationale. À terme, l’objectif de Washington est de le pousser à l’erreur.

En ciblant ouvertement les ex-républiques de l’URSS et en s’appuyant sur la construction de nombreuses bases militaires, l’avancée de l’OTAN en périphérie post-soviétique crée, selon la doctrine russe, une « menace existentielle » pour la survie de l’État. Poutine considère son « étranger proche » comme son pré-carré historique lui octroyant un droit de regard moral et d’ingérence géopolitique, en dehors des règles de droit international qu’il juge « politiquement orientées ». Au regard de leur histoire commune dans le cadre de l’URSS, les anciennes républiques soviétiques sont considérées comme ses « enfants idéologiques » et pour cette raison, restent sous sa tutelle politique. À ses yeux, cette forme de « souveraineté limitée » reprise de la doctrine Brejnev lui confère, en tant qu’homo-soviéticus, un « droit d’intervention » dans l’ancien espace soviétique pour rétablir l’ordre et protéger les populations russophones potentiellement menacées. Et cela, en violation ouverte de toute souveraineté nationale – ici, ukrainienne – et sans aucune considération pour les conséquences humaines, désastreuses. Internationalement illégale et de nature impériale, l’offensive russe du 24 février 2022 doit donc être objectivement condamnée.

En touchant un état-pivot de l’ex-Empire soviétique, le conflit ukrainien apparaît comme la conséquence directe et dramatique de cette récente inflexion et radicalisation de la pensée stratégique russe. Et, au final, comme une bombe à retardement terriblement meurtrière de l’implosion de l’Union soviétique, le 25 décembre 1991.

Dernier ouvrage paru : Poutine au cœur du piège ukrainien, éditions Sigest, 2024.

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