La Garde, février 2006. A cent mètres du commissariat de police, un homme, Sauveur Rappa, 64 ans, s’est volatilisé. Entre les murs gris de la cité Romain-Rolland, ce retraité modeste est devenu un fantôme. Celui qui n’est jamais revenu, celui qui n’est jamais revenu dans son appartement situé au milieu des tours presque oppressantes du quartier.

Sauveur s’est évanoui comme une ombre, entre le 31 janvier et le 3 février 2006. Ce jour-là, la femme de ménage a découvert un appartement vide. Monsieur Rappa n’était pas juste absent, il n’a plus jamais donné signe de vie; laissant sa famille dans un doute perpétuel.

Une enquête déclenchée trois semaines après

Entre ses immeubles aux allures de sentinelles muettes veillant sur un lourd secret, la disparition du sexagénaire « gentil », servi et au sacré caractère ne fait parler que les souvenirs des anciens. Mais sa famille n’a pas oublié l’absence et le manque d’intérêt de la justice pour tenter de retrouver un homme, un être humain. 

Sans la mobilisation de la famille lors de manifestations, de campagnes d’affichage du portrait de Sauveur Rappa dans les rues de La Garde ou l’appel aux journalistes pour médiatiser leur désespoir, le dossier serait sans doute resté au point mort. Ce n’était que la disparition volontaire d’une personne majeure: affaire suivante. Affaire classée. 

L’enquête déclenchée tardivement le 21 février 2006 s’est toutefois éteinte comme une flamme fragile. Aucune perquisition, aucun prélèvement technique et scientifique n’a vraiment été effectué dans le logement de Sauveur Rappa. A cent mètres à peine du poste de police nationale, rien n’a bougé.

Aucune investigation poussée ni aucun interrogatoire des habitués du bar PMU qu’il fréquentait n’a été mené. C’est pourtant dans ce bar qu’il aurait pu être avant de disparaitre. Dans ce bar où l’on connaissait Rappa, ses coups de gueule, ses conversations, sans doute ses craintes. 

Son quotidien tenait sur un kilomètre 

La vie de Sauveur se résumait à un périmètre restreint en raison de ses problèmes de santé. Son quotidien relevait d’un rituel: un trajet allant de son appartement modeste de cette résidence gardéennes des années soixante-dix et le bar PMU, où les éclats de voix et l’odeur de tabac froid composaient l’écho de ses jours.

Parfois, il s’arrêtait sur le marché de La Garde où son neveu travaillait ou se retrouvait avec « des gens » dans un garage de Romain-Rolland. Ce trajet était son unique chemin vers l’extérieur. Ce parcours habituel tenait sur un kilomètre pour se rendre sur la place central, sur 15 minutes de marche ou 9 minutes de bus. 

« On va dire que la disparition de Sauveur Rappa n’a pas été prise au sérieux. On était en 2006. Un adulte majeur et vacciné était introuvable. On n’a pas plus chercher que cela. C’était la piste de la disparition volontaire et l’enquête s’est arrêtée là », confie un proche. 

Cette version, la famille, et plus particulièrement, son neveu Antoine D’amore n’y a jamais adhéré. L’homme qui voue, dix-neuf ans après les faits, une grande tendresse pour son oncle, ne croit toujours pas à un départ volontaire.


Le trajet de Sauveur Rappa se résumait à un parcours entre la résidence Romain-Rolland et la place du marché de La Garde Photo Google Maps, DR.

Un enquêteur privé reprend l’affaire 

Dans son entourage, on a parlé de vengeance, de mauvaise rencontre. « Il a dû finir enterré », lit-on sur les réseaux sociaux. Il y a un homme qui n’a jamais oublié, qui vit ce passé au présent.

Depuis 2006, Antoine d’Amor, dit Tony, voudrait pouvoir aller prier sur une tombe, se recueillir quelque part. Ce commerçant retraité, spécialisé dans la restauration – la cade n’a pas de secret pour lui-,  a désormais le même âge que son oncle au moment de sa disparition. 

Il n’a jamais cru à un départ volontaire. Avec sa famille, il a fini par se rapprocher d’un ancien policier, habitué des affaires criminelles, devenu enquêteur privé à cette époque pour vérifier chaque élément pouvant expliquer l’absence de Sauveur Rappa. 

« J’ai suivi toutes les pistes. TOUTES » 

« Je n’ai pas de certitude. J’ai procédé par élimination en ne mettant de côté aucune piste ». Méthodiquement, Claude Martinez se souvient de ses recherches. « Si une enquête commence mal ou se focalise sur un scénario, c’est la porte ouverte à l’erreur ». C’est aussi une grande probabilité de ne jamais résoudre l’affaire. De fabriquer un « cold case ». 

La disparition de Sauveur Rappa appartient à cette trop longue liste ses dossiers classés sans réponse. A-t-on pris l’absence du retraité de Romain-Rolland à la légère? A-t-on rapidement « décidé » que cet homme de 64 ans, handicapé et sous traitement médical, avait voulu partir volontairement en laissant toute sa vie, ses enfants, petits-enfants derrière lui? 

L’ancien enquêteur fronce les sourcils. Le départ volontaire d’un adulte majeur, il n’y croit pas. « Prenons les faits. Il suivait un traitement médical. Il était sous tutelle et une membre de sa famille, qui habitait dans les Alpes-Maritimes, gérait son argent. Il avait 50 euros par semaine pour ses petites dépenses. Sa vie se résumait à un parcours restreint et quasi quotidien entre le PMU, le marché, dans le centre-ville de La Garde.

« Pour partir, refaire sa vie, il faut des moyens et des soutiens. L’histoire de la fugue ne tient pas, selon moi ». 

L’accident est envisagé. « Il faut se situer au moment e la disparition. Il avait beaucoup plu. A côté de Romain-Rolland, il y avait un chantier, mais également un petit ruisseau qui s’était transformé en torrent.

Je suis allé jusqu’à l’anse San-Peyre où un tunnel débouchait dans la mer tel un jeyser. Il a été fermé et sécurisé depuis. J’ai remonté toute la rivière. L’eau est un excellent moyens de faire disparaître un corps », explique-t-il. Mais, des années après, il était difficile de trouver des éléments, une présence, un corps. « Il aurait fallu chercher dès le début! ». 

Un indice troublant et la piste criminelle


Un employé municipal a découvert la carte d’identité brûlée de Sauveur Rappa trois semaines après sa disparition. Une piste criminelle ne pouvait pas être écartée selon l’enquêteur privé Illustration générée par IA.

Trois semaines après la disparition, un indice troublant surgit. « Un employé municipal qui nettoyait les rues va trouver la carte d’identité du disparu, à moitié brûlée. On y devine surtout le nom de Rappa ». Les bords noircis et les lettres à peine lisibles de ce document soulèvent plus de questions qu’ils n’apportent de réponses.

Qui a tenté de détruire cette pièce d’identité, et pourquoi? Qui aurait eu un mobile pour faire disparaître Sauveur Rappa? Cette pièce d’identité, il était l’avoir sur lui…

Claude Martinez enquête, interroge, se rend dans le bar du centre-ville fréquenté par le retraité. Il va apprendre qu’il a eu des échanges très tendu avec un individu. Il va surtout découvrir que Sauveur Rappa n’est pas le premier gardéen à être disparu dans des circonstances étranges. 

« Six mois auparavant, un sans domicile fixe a été frappé à mort à La Garde. Ce crime était suivi par la Sûreté départementale de Toulon. Mais, au final, cela n’a rien donné. On me parlait encore de cet individu belliqueux qui, a depuis quitté la France ». 

Encore plus curieux, cet homme aurait pu avoir un lien avec la découverte, en 1991, du corps d’une victime, un marginal connu pour parler à tout le monde dans la rue.

« Il aurait lui aussi été frappé à mort par quelqu’un pouvant ressembler à la personne que j’avais identifié. Là encore, le meurtre n’avait pas été résolu et la victime a été enterrée sous X ». 

Une commission rogatoire et… rien

« Il y avait matière à relancer une enquête. J’étais arrivé au bout des investigations que je pouvais mener », regrette l’ancien fonctionnaire de police. La famille a été assisté par un avocat et les différents documents et recherches compilés par l’enquêteur privé ont fini sur le bureau d’un juge d’instruction. 

« Une commission rogatoire a été effectivement lancée sur cette base et l’affaire a été confiée au commissariat de La Garde… », déplore-t-il. A ceux qui ont considéré, il y a 19 ans, que ce retraité malade avait choisi de partir volontairement. 

L’affaire Sauveur Rappa n’a jamais été résolue.