Par

David Chapelle

Publié le

26 juil. 2025 à 7h30

Il avait déjà donné des toiles à la Ville de Conches, Christian Ferré vient de faire un don de dix œuvres grand format à la Ville d’Évreux. Le peintre est une légende, il est le père de la Maison des arts, celui de Fanny et David Ferré, tous deux artistes. À 90 ans, il n’est pas rangé des pinceaux. Il a probablement raconté sa vie romanesque mille fois, on le lui a demandé de nous la raconter une mille et unième fois, en trois épisodes. Comme si c’était la première fois. Il s’est livré avec beaucoup de sincérité. De liberté.

Christian Ferré dans son atelier
Christian Ferré dans son atelier ©David CHAPELLE

Christian Ferré bataillait avec une toile lorsqu’on a poussé la porte de son atelier, dans la vallée du Rouloir. Un mercredi. Son poste de radio était branché sur France Musique : des variations et une fugue de Mozart emplissaient la pièce. Il nous a serré la main, nous laissant au passage une trace de peinture ocre jaune entre le pouce et l’index. « Ben, mon histoire… Attendez, asseyez-vous. » On est restés debout, tout comme lui, pendant trois heures. « Mon histoire… Mon père était pharmacien, à Chalonnes-sur-Loire, dans le Maine-et-Loire. Mais sa famille est originaire des Pyrénées. Mon grand-père était Argentin. Mon arrière-grand-père a migré en Argentine au moment de la Commune, parce que Théophile Ferré était alors ministre de la Guerre. Louise Michel était amoureuse de lui. Mais Théophile Ferré était trop préoccupé par la politique. Il a été fusillé à 24 ans. Les Ferré sont partis à ce moment-là, parce qu’ils avaient très mauvaise presse. Les fils sont revenus en France pour faire la guerre de 14. Faut être con, hein ! » plaisante-t-il. « Je ne m’en vante pas. Voilà, c’est tout », conclut-il. Pas d’artiste dans son arbre généalogique ? « Mon arrière-grand-père est parti en Argentine, à Rosario exactement, comme photographe. C’était l’époque de Nadar. À l’époque, on ne disait pas photographe, mais peintre, photographe, portraitiste. Parce que le portrait, c’était la peinture. Et de la peinture à la photo, on est passé au portrait. Mon père, lui, n’était pas du tout artiste. Ni ma mère. Moi, c’est une histoire terrible. J’ai fait neuf collèges. J’en faisais deux par an. J’étais en rébellion, nul et dyslexique », résume-t-il. « Et je me battais », ajoute-t-il. « Je me suis retrouvé en maison de redressement. Je ne voulais rien faire. J’étais abominablement nul et tristement nul. Parce qu’il n’y a pas plus triste qu’un mauvais élève. Il est malheureux comme les pierres. Quand j’étais dans ma maison de caractériels – on disait caractériels parce qu’on n’osait pas dire maison de redressement, quoique c’en était une – on avait tous un métier. Moi, mon métier, c’était couper du bois pour la cuisine. J’étais bûcheron. D’autres dessinaient, faisaient des maquettes, de la poterie. Moi, rien. Je n’aimais rien. »

On faisait des marées de 21 jours. J’en ai fait deux. J’en ai jamais autant chié de ma vie. Jamais.

Christian Ferré

Quel était l’objet de sa rébellion ? s’enquiert-on. « Ma famille. Parce qu’elle se débarrassait de moi. C’étaient des commerçants, des bourgeois. Les enfants les emmerdaient. J’ai commencé à Nantes. Ensuite, j’ai été à Thonon-les-Bains. On m’envoyait aux quatre coins de la France. On me disait : ‘On va te trouver un collège, exprès pour toi.’ Et c’était de pire en pire. Ma jeunesse, il n’y a pas pire. Il n’y a pas pire. » Il marque une pause. « C’est pour ça que, quand on parle de délinquance, je me rebelle encore. Parce que j’étais un délinquant. Mais un délinquant, ce n’est pas vrai, il n’est pas heureux. En plus, mes parents étaient très cathos. Moi, j’étais anti-cathos. Et je le suis toujours. Pour moi, la pire des choses, c’est les curés. J’étais dyslexique. J’avais énormément de mal à lire. Et on me mettait dans des collèges où il fallait aller à la messe tous les matins. En latin. Moi, je parlais à peine français. En tout cas, je faisais des fautes d’orthographe à tous les mots. J’étais dans un petit séminaire où on commençait le grec et le latin en sixième. J’étais forcément rebelle. Forcément. J’étais humilié tout le temps. Mon frère et ma sœur, c’était pareil. Ils s’en sont bien sortis. Lui est antiquaire, elle est puéricultrice. Mais ils n’étaient pas bons non plus. Ça a été effrayant. Mais moi, c’était le pire. Mon frère a revêtu le costume bourgeois de la famille. Moi, non. Pour sortir de ma maison de redressement, il fallait un contrat de travail. La plupart y restaient jusqu’à 17 ans pour s’engager en Indochine ou en Corée. Moi, j’avais 15 ans. Trop jeune. Mais je voulais sortir. » Aurait-il pu aller jusque-là pour en sortir ? « Oui, à 17 ans. Mais j’étais un fou. Je voulais me battre tout le temps. Ça me fait mal de raconter ça. C’est tellement vrai. J’ai tellement dérouillé… Pour sortir, je me suis engagé. J’ai pris une inscription maritime. Et je suis monté sur un bateau. J’ai fait la grande pêche. Je partais de La Rochelle, là où mes parents vivaient. Quand les Ferré sont partis et revenus d’Argentine, c’était de La Rochelle. J’allais à Terre-Neuve, en Islande. À l’époque, la pêche, c’était la grande pêche. On faisait des marées de 21 jours. J’en ai fait deux. J’en ai jamais autant chié de ma vie. Jamais. Les marins me détestaient. Ils ne pouvaient pas me blairer. J’étais un fils de bourgeois. Ils disaient : ‘Qu’est-ce que tu fous là ? Soit t’es trop con pour faire des études – ce qui était vrai – soit t’es là pour le folklore.’ La seule chose qui faisait qu’ils me respectaient, c’est que j’avais pas le mal de mer. Alors que certains marins, eux, l’avaient. Moi, rien. »

En l’espace de trois mois, alors que je n’avais jamais dessiné de ma vie, je suis devenu un fou de dessin.

Christian Ferré

« Ils ont trouvé une boîte de Nautamine sous mon oreiller. Et là, tout s’est écroulé. Je n’en avais jamais pris, c’est mon père qui me l’avait glissée dans mes affaires, au cas où je serais malade. Je suis passé pour un imposteur. C’était pendant les grandes vacances. J’ai fait juillet, août, et même septembre. À la rentrée, je devais aller à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, à l’école de pêche. Et là, c’était fini. Je ne voulais plus. Alors on m’a remis au collège. J’étais en troisième. J’avais 15 ou 16 ans, j’avais deux ou trois ans de retard. Je devais ensuite entrer à l’École de maistrance, l’école des mousses. Et là, j’ai commencé à me poser des questions. Je me disais : c’est pas possible, la marine, j’en veux pas. Mon père a dit : ‘On va le mettre clerc de notaire.’ Les cours étaient à 8 heures le matin et à 18 heures le soir. C’étaient des cours pour des gens qui travaillaient déjà. Du coup, j’avais toute la journée à moi. Et je faisais le con. J’avais fini par avoir une aura, une réputation de voyou. Et ça, c’est recherché. » Il sourit. « Et c’est là que… Ma mère trouvait que… J’avais du goût pour mettre ses rideaux dans le salon. Alors elle a dit : « Pourquoi pas ? On va l’envoyer aux Beaux-Arts. » Et ils m’y ont inscrit. Je suis rentré aux Beaux-Arts. Et là… ça a été incroyable. C’était la première fois que je voyais des filles de près. J’avais tous les défauts, mais courir après les filles, ça ne m’était même pas venu à l’idée. » Il reconnaît : « J’en avais peur. Et je me retrouve là, avec des filles marrantes, sympas et tout. J’étais heureux. Et en trois mois, alors que je n’avais jamais dessiné de ma vie – jamais ! Mon frère dessinait, tout le monde dessinait, mais pas moi – je suis devenu un fou de dessin. C’était extraordinaire. J’ai eu, à ce moment-là, une soif de culture absolument dingue. C’était une ambiance… » Il marque un temps. « Après, il y a eu ma femme, Maryvonne. Je l’ai connue à 18 ans. J’étais rentré aux Beaux-Arts à 17. Et je suis devenu très bon. J’ai passé tous mes diplômes. Je suis devenu prof, au lycée d’État. Je n’avais même pas mon bac. » Comment est-il arrivé à Évreux ?, lui demande-t-on. « C’est une drôle d’histoire, là encore. À l’époque, c’était la guerre d’Algérie. Moi, j’étais un fana de l’Algérie. Et je suis parti en vacances… en Algérie. Mais pour travailler. »

« En 1955, pendant la guerre, j’étais en Algérie. J’y étais allé avec Concordia, un organisme facho, pro-Algérie française. C’était l’époque de Jacques Soustelle. Arrivé là-bas, j’ai quitté Concordia. J’ai rejoint le Service civil international, un truc gaucho, avec des étudiants algériens, pour construire des maisons. J’ai fait les fondations de maisons à El Biar. » Il précise : « Je parle de l’Algérie parce qu’il y a eu les accords d’Évian, et un personnage : Robert Buron, ministre des Transports. Sa femme était une grande amie de ma mère. Encore des bourgeois. Toujours les bourgeois… Ce sont eux qui m’ont fait rencontrer un gars d’Évreux, Gérard Vincent. Il était sculpteur. Je l’ai rencontré à Paris. Le père de Gérard Vincent était journaliste. C’est lui qui a lancé Buron en politique. Moi, j’avais fini mes études aux Beaux-Arts. J’avais mon diplôme, j’étais bon. Il fallait me trouver un boulot. Ma mère me met en relation avec Madame Buron, qui était amie avec Gérard Vincent, avec Jean Zabukovec, et tous ceux qui organisaient une biennale à Conches-en-Ouche. Zabukovec, je me suis entendu à peu près avec lui… Jusqu’au moment où on s’est fâchés. J’en avais marre d’être « son pauvre ». » Il nuance aussitôt : « Non… Il était gentil. On s’est revus avant qu’il meure, en 2012. On s’est bien entendus. Gérard Vincent, non. Je me suis jamais entendu avec lui. J’ai pris sa place. Il était prof de dessin au centre d’apprentissage – ça ne s’appelle plus comme ça maintenant, c’est un collège d’enseignement technique. Il était prof. Puis il a été rappelé en Algérie, pour rejoindre Massu. » Il ajoute, en insistant : « Parce que tout ça, c’est toujours la bonne droite. Il était lieutenant. Il est reparti un an refaire la guerre en Algérie. Moi, je connaissais. J’y avais été. J’avais vu… Je savais que les parachutistes, là-bas, c’était l’horreur. » Il conclut, ferme : « Alors, quand il est revenu… Je ne voulais plus le voir. Gérard Vincent, il est mort en faisant des crêpes pour ses enfants… »

Je me suis intéressé aux élèves les plus dérangés, les plus voyous

Christian Ferré

« Je me suis intéressé aux élèves les plus dérangés, les plus voyous », explique-t-il. « Parce que je me mettais vraiment à leur place. Je me disais : Putain, j’étais comme ça. » D’une certaine manière, il était devenu la main qu’on ne lui avait jamais tendue. « Personne ne m’a aidé », concède-t-il. Puis il se reprend : « Si, j’ai eu des copains extraordinaires. L’un d’eux, Étienne Rèque, m’a envoyé chez Alexandre Alexeieff. Il avait fait un film, Une nuit sur le mont Chauve, avec des têtes d’épingle. J’avais travaillé avec Étienne pendant six mois. J’ai arrêté, parce que j’étais incapable de travailler avec d’autres. » Il sourit, puis devient plus grave. « Étienne m’a dit : « Tu as fait six ans de Beaux-Arts, et tu ne sais pas dessiner. Tu es incapable de nommer une main sans émotion. Essaye de décrire une main anatomique, sans y mettre ton ego. » » Il marque une pause. « J’ai trouvé ça terrible. Pour moi, ça a été un des plus grands enseignements. Il m’a appris à dire les choses sans rajouter du romantisme. C’est à ce moment-là que Vincent est venu me chercher à l’hôtel. Il m’a dit : « Si tu veux, je t’emmène tout de suite à Évreux. Et tu démarres en octobre. » On était en septembre. Et c’est ce qui s’est passé. » À quel moment s’est-il installé dans cet atelier où il est toujours, aujourd’hui encore ? Et sa maison, un peu plus loin ? « À cette époque-là. Parce que Conches venait d’ouvrir un CES, qui était jumelé avec le lycée d’État d’Évreux. Moi, j’ai tout de suite sauté sur l’occasion pour obtenir un poste là-bas. » Puis il enchaîne : « Il y a aussi un autre homme, extraordinaire, qui m’a repéré : André Mallart. Il était directeur du nouveau théâtre de Caen. Avant lui, il y avait eu Jo Tréhard. Mallart m’a pris comme décorateur, puis comme scénographe. Il était conseiller technique et pédagogique en art théâtral. Et son alter ego en peinture, je l’avais eu comme prof aux Beaux-Arts d’Angers. » Il sourit. « J’ai rencontré des gens extraordinaires. Je suis arrivé à Conches. Et la maison que j’ai aujourd’hui, elle date de cette époque, 1963. Je m’y suis installé. » À vie ? Pour six mois, un an ? « Non… Parce qu’au départ, je voulais être à Paris. Et je me suis dit : il n’y a pas mieux qu’ici. Je suis à cent bornes de Paris. Si je veux y aller toutes les semaines, je peux. Et c’est ce que j’ai fait. » Il conclut simplement : « J’ai commencé ma vie là. Et elle est toujours là. Voilà. C’est ça, mon histoire. »

Il va avoir des enfants. On s’étonne qu’avec une histoire pareille, il ait eu envie d’en avoir, et surtout, qu’il ait réussi à les élever. Il intervient aussitôt : « Si, si, j’en voulais. J’avais une femme qui était la meilleure élève de tous. À tous ses concours, elle était première. Oui, j’étais amoureux. » Un peu plus tôt, il avait glissé : « Je n’ai qu’une vie contradictoire. J’ai fait mon service militaire à Angers, la ville où j’avais fait les Beaux-Arts. Je devais faire 28 mois, j’en ai fait 24 parce que j’avais déjà deux enfants. On m’a mis tout de suite dans le service psychologique. Je faisais des affiches. Engagez-vous, l’armée c’est baisant, quoi ! » Il éclate de rire. « C’est incroyable. J’ai encore ces affiches-là. Je les ai gardées. Quand j’allais dans les gendarmeries, je voyais mes affiches. Elles n’étaient pas signées, mais c’était moi qui les avais faites. » Lui, l’ancien voyou. Et ses enfants ? « Ils dessinaient sans arrêt », se souvient-il. « Les trois. L’aîné, c’était un fou furieux de BD. Mais d’ailleurs, eux tous, ils étaient dans la BD. Moi, je n’ai jamais été BD. Mais eux, ils dessinaient déjà comme des dingues. David a bossé avec des grands noms. Fanny aussi a rencontré des pointures. Elle ne fait plus de BD, elle fait de la sculpture. Je n’ose pas le dire, mais il y a un côté BD dans ses personnages. Elle sculpte comme si ses personnages étaient vivants. Comme dans la BD : elle raconte une histoire. Ce n’est pas de la sculpture de volume. C’est du modelage. D’ailleurs, oui, c’est du modelage. L’autre est architecte. C’était un fana de mécanique, un fana de construction. Il a d’abord fait l’école Boulle. Il a magnifiquement réussi. Ensuite, il a fait l’école d’archi. Et puis il est devenu architecte. » Il soupire, avec une pointe d’ironie : « Et c’est là que ça s’est corsé. Parce qu’il n’a pas construit… ou très peu. C’est Fanny qui gagnait le mieux sa vie. David, il a gagné aussi, mais il a été sociocu, comme son père », plaisante-t-il. On songe à ses parents. Comment ont-ils vécu sa métamorphose, lui, l’élève en rébellion, devenu professeur, artiste, père de famille ? « Ils étaient heureux, oui. Ah oui », confirme-t-il, sans hésiter. Puis il sourit : « Ma mère, elle dit que c’est grâce à elle. Les rideaux, ses relations… »

Tout de suite, j’étais un mordu de peinture.

Christian Ferré

« Il y a eu un autre personnage extraordinaire », poursuit-il. « Jean-Michel Arnold. Le type qui a bossé la moitié de sa vie avec Henri Langlois, le fondateur de la Cinémathèque française. Ça a été notre grand copain, à ma femme et à moi. Il est mort il y a deux ans. Il a été directeur de la Cinémathèque à Alger. Parce que lui aussi, il était pour le FLN. Alors bien sûr, c’est comme ça que je l’ai connu. Moi, j’avais été en Algérie soutenir le FLN. » On s’étonne : jusque-là, il n’a jamais vraiment parlé de son art. À quel moment commence-t-il à peindre pour lui-même ? « Dès que je suis arrivé aux Beaux-Arts, j’ai peint. J’ai peint, je n’ai pas arrêté. Là, j’ai fait une donation à Conches. Il y a beaucoup de peintures qui datent de ces années-là : 62, 63… J’ai même un portrait de 57. Tout de suite, j’étais un mordu de peinture. »

Dans la seconde partie, la semaine prochaine, Christian Ferré parlera de sa peinture, de la naissance de la Maison des arts.

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