l’essentiel
À la basilique Saint-Sernin de Toulouse, le carillon casse les oreilles de certains mélomanes. Mais pour son carillonneur en chef, ces dissonances révèlent la richesse d’un instrument brut et vivant.
Il frappe. Avec ses poings. Sous le beffroi de la basilique Saint-Sernin, Maël Proudom, carillonneur titulaire du monument, actionne le clavier en bois, note après note, dans un geste presque martial. Là-haut, « Ne me quitte pas » s’élève au-dessus de Toulouse, son motif fragile brisé par d’étranges tensions. L’air est reconnaissable, mais quelque chose cloche. Pour certains, cela sonne carrément faux.
Et pourtant, ce n’est pas une erreur. Ce que beaucoup perçoivent comme une dissonance est en réalité inhérent à l’instrument. Les cloches du carillon ne sont pas accordées selon les standards de la musique moderne.
Le musicien toulousain veille autant à faire entendre l’instrument qu’à en transmettre la complexité. Car pour lui, le carillon n’obéit pas aux règles de l’harmonie contemporaine. Contrairement aux instruments tempérés, ses cloches produisent des sons naturels, riches en harmoniques, mais souvent instables. Il ne s’agit donc pas d’un défaut, mais d’une autre logique sonore. À cela s’ajoute un problème d’époque : selon Maël Proudom, le carillon de Saint-Sernin « sonne comme au XIXe siècle », période à laquelle la plupart des cloches régionales ont été fondues. Ce n’est pas un cas isolé : il affirme que la majorité des carillons du sud de la France présentent le même type de déséquilibre sonore. Les fondeurs de l’époque ne recherchaient pas une harmonie parfaite, mais un équilibre approximatif. Le résultat : un patrimoine riche, mais parfois difficile à écouter avec une oreille moderne.
Le carillon est fixe, installé dans le beffroi de la basilique. Cette vaste charpente de bois, est essentielle à la stabilité du clocher. « Il est conçu pour absorber les mouvements des cloches. Elles tournent sur elles-mêmes, ce qui génère des forces importantes. Pour éviter que ces forces ne fragilisent la maçonnerie, on installe un beffroi capable de les absorber. » Le carillon se déploie sur plusieurs niveaux. En bas, d’anciennes cloches reléguées : « Elles ne sont pas compatibles avec le carillon, donc elles sont simplement entreposées ici. »
Le clavier, situé plus haut, se joue à pleins poings, sans nuances. Encore deux étages au-dessus, les cloches répondent, dans toute leur rugosité.
Pas de compromis acoustique ici : l’artiste du bronze et du bois accepte le son tel qu’il vient, brut, imparfait, souvent heurté.
Pianiste, accordéoniste, formé à l’orgue puis au carillon, Maël Proudom enseigne aujourd’hui la musique au collège, et transmet sa passion à travers l’association Carillons et Cloches en 31. Il organise depuis 2019 le F’Estival Carillons en 31, mêlant concerts, ateliers et visites.
Mais un nouveau chantier se profile : un carillon « juste », où toutes les cloches seraient fondues par le même artisan, travaillées une à une pour former un ensemble parfaitement accordé. Le projet est encore embryonnaire. Il sera long, complexe, et très cher. En attendant, Saint-Sernin continue de faire entendre ses notes vacillantes. Un chant parfois rugueux — mais profondément vivant.