Par
Emma Derome
Publié le
24 août 2025 à 16h26
« La rue Joffre et le quartier Joffre ont toujours été un peu ce petit village ». C’est ainsi que plusieurs commerçants et riverains nous décrivent l’ambiance de ce coin à part du centre-ville de Nantes.
« Solidarité » et « convivialité » sont les maîtres mots dans cette rue vivante de jour comme de nuit, dont le quotidien est ponctué par l’organisation d’évènements ouverts à tous, favorisant le brassage social. En attendant le prochain rendez-vous du 13 septembre, avec le grand banquet à ciel ouvert « Joffre mon amour », la rédaction revient sur la trajectoire de ce quartier par la voix de ses occupants.
De « la rue des kebabs et des coiffeurs » à « un village où tout le monde se connaît »
Auparavant, certains la traversaient sans vraiment la regarder, dans le but de gagner le centre-ville. Il y a une dizaine d’années, on la surnommait « la rue des kebabs et des coiffeurs » (neuf salons de coiffure et barbiers s’étendaient sur 250 mètres).
Aujourd’hui, sa piétonnisation et l’émergence de nouveaux commerces de bouche et de bars l’ont transformé en un point de ralliement mêlant des populations très diverses : des étudiants fauchés qui louent des studios aux familles aisées qui peuplent les maisons cossues de l’arrière rue, en passant par les seniors de la résidence d’à côté ou les artistes branchés, et tout type de travailleurs à l’heure du déjeuner.
La rue Joffre était déjà bouillonnante de vie dans les années 80 et 90, nous raconte Frédéric Foucault, coiffeur historique de la rue. Ce nouveau retraité a travaillé dans le même salon, au numéro 64, pendant 35 ans, avant de fermer boutique fin 2024. Mais il était déjà familier du quartier étant plus jeune, avec un père pompier basé à la caserne de la rue Gambetta, juste à côté.
À l’époque, il y avait trois charcuteries, des boucheries, une poissonnerie, une fromagerie, trois ou quatre brasseries… Les familles des pompiers, mais aussi la caserne militaire à Mellinet un peu plus loin, faisaient vivre tout ce monde-là. Alors quand tout ça a fermé, ça n’était plus pareil.
Frédéric Foucault, ancien coiffeur de la rue Joffre
Frédéric évoque un passage à vide, au début des années 2000, à cause de « deux trois commerces un peu bizarres », des voitures « qui stationnaient sur le trottoir pendant des heures ». « On parlait mal de la rue. Ensuite, des travaux ont été faits, des poteaux ont été installés, et ça a changé. En quelques années, c’est devenu à nouveau ce petit village, où tout le monde se connaît. »
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Par la suite, le quartier a davantage développé sa vie nocturne et étudiante, avec l’ouverture de nombreux bars, fast-food et d’épiceries nocturnes. Mais depuis en quelques années, une vie de jour s’installe à nouveau, avec des cafés, des restaurants aux inspirations culinaires différentes (françaises, syriennes, portugaises, asiatiques…).
Le traiteur Le Cellier est le point de rendez-vous des habitués, commerçants comme habitants, à l’heure de l’afterwork. (©Emma Derome / actu Nantes)« On est un peu comme les irréductibles Gaulois »
Des nouveaux sont arrivés, comme le bar branché Feu ou le restau Gut, mais un tissu d’anciens est resté, comme l’auto-école ou la toiletteuse pour chien. La moitié des commerces de la rue est adhérente de l’association des commerçants, qui les accompagne et favorise l’entraide.
« Il y a une passation qui se fait entre les deux mondes », nous explique Olivier Hochedez, qui tient Le Cellier, le traiteur de la rue, depuis quatre ans. « Quand on a ouvert, on était encore en travaux que quatre ou cinq anciens de la rue sont passés sous le rideau et nous ont dit : ‘Bonjour, bienvenue, si vous avez besoin de quoi que ce soit, on est là.’ Et ça, c’était quand même un peu dingue. »
Comment expliquer ce microcosme bienveillant qui s’est formé dans cet axe-là ? « C’est une ancienne voie royale ici, en partant de Paris direction le château des ducs de Bretagne. C’est une porte d’entrée dans la ville, un lieu de passage très fréquenté », ajoute Olivier.
La colonne Louis XVI se place comme une frontière physique entre le quartier Saint-Clément et le quartier de la cathédrale. (©Archives de Nantes)
La rue Maréchal Joffre, qui ne porte le nom de ce fameux officier français de la Première Guerre mondiale que depuis 1931, s’appelait auparavant rue Saint-Clément, du nom donné à la paroisse édifiée dans le faubourg dès le Moyen-âge. Elle se situe aux portes historiques de la ville, juste à l’extérieur des remparts, dont le vestige le mieux conservé, la porte Saint-Pierre, est encore visible derrière la place Foch.
Cette dernière, prolongée par les cours Saint-André et Saint-Pierre, fait encore figure de frontière avec le centre-ville. « On n’est pas complètement dans le centre, et on n’est pas complètement à l’extérieur. Cette espèce d’entre-deux géographique crée ce petit cocon entre nous. Finalement, on est un peu comme les irréductibles Gaulois », plaisante le commerçant.
Notre force, c’est qu’on est tous des commerces indépendants et très différents. Le boulanger, il ouvre à 6h45, et le dernier commerce, il ferme à 4h. En fait, la rue Joffre, elle s’éteint juste deux heures. Sinon, elle est toujours en mouvement, et c’est ça qui est beau.
Olivier Hochedez, patron du traiteur Le Cellier et co-gérant de l’association des commerçants
« Ici je retrouve Belleville, je me sens chez moi »
La particularité de la rue Joffre tient aussi en son dialogue rapproché entre habitants et commerçants. Que ce soit le grand banquet « Joffre mon amour » (plus d’infos en fin d’article), le tournoi de pétanque « Joffre mes boules », les vide-greniers et leur bar à huître, ou encore l’évènement festif « DJ au balcon » (lors duquel des DJs s’installent littéralement au balcon des habitants), il n’y a plus une date qui n’est pas organisée main dans la main par les deux camps, en général plutôt opposés pour des questions de nuisances.
« C’est important dans notre société où le lien social est en déliquescence, de faire des choses ensemble, de s’apprivoiser entre voisins, même si on n’est pas toujours du même bord politique », assure Didier Cervello, président de « Joffre ma rue », l’association des habitants et des amis de la rue Joffre.
La rue Joffre, c’est un melting-pot d’étudiants, de familles, de retraités et de travailleurs.
Il faut dire que les commerçants de proximité sont souvent aussi eux-mêmes des habitants de la rue, comme Nadine Neveu, patronne de la boutique de cadeaux Bientôt et co-présidente de l’association des commerçants.
Je suis arrivée en tant qu’habitante dans un premier temps, en 2017, et après en tant que commerçante, en 2020. Je ne me serais pas installée ailleurs. Je viens de Paris, et ici je retrouve Belleville, je me sens chez moi.
Nadine Neveu, patronne de la boutique Bientôt et co-gérante de l’association des commerçants
Déménager quatre fois, toujours au même endroit
Les commerçants de proximité comptent autant sur le soutien des habitants, que l’inverse est vrai. Aurèle, mère célibataire installée dans la rue depuis une dizaine d’années, se sent en sécurité grâce à eux. « C’est très rassurant de vivre quelque part où tout le monde se connaît, où je sais que ma fille, si elle a un problème, peut aller chez Charlotte et Étienne (les libraires de La Vie devant soi, N.D.L.R.), chez Olivier (Le Cellier), un peu partout. J’ai vécu dans le quartier Decré, et ce n’était pas pareil, c’était froid. »
Parfois j’essaye de changer de rue pour en sortir un peu, mais je finis toujours par revenir.
Aurèle, habitante de la rue Joffre
Se nourrir du matin au soir, acheter ses livres ou son tabac, prendre un verre en terrasse, aller au théâtre ou voir un concert, et même se faire tatouer ou jouer à des jeux : on peut tellement tout faire dans un rayon de 300 mètres qu’il faut se forcer pour en partir. Séverine, arrivée par hasard il y a 15 ans, a déménagé quatre fois, mais toujours dans cette rue-là.
Quand t’as (sic) eu une dure journée, il suffit de s’installer en terrasse, et tu vas forcément croiser quelqu’un que tu connais et discuter, ça change les idées.
Séverine, habitante de la rue Joffre
Un dynamisme qui devient même parfois un soutien émotionnel. « Je me souviens de certaines soirées électorales où j’étais seule chez moi », raconte Marion, riveraine depuis 8 ans et désormais vendeuse au primeur bio de la rue. « J’ai ressenti ce besoin de sortir dans la rue, je savais qu’il y aurait du monde avec qui partager ça. »
Séverine, qui s’est déjà enfermée hors de chez elle, n’a « eu qu’à faire trois mètres » pour se faire héberger. « Cette rue, je l’aime de tout mon cœur », conclut-elle.
Pour découvrir la rue Joffre dans toute sa splendeur, ne manquez pas l’évènement Joffre mon Amour. Samedi 13 septembre 2025 : banquet des restaurateurs dans la rue (réservation obligatoire ici, nombreux choix possibles, y compris végétariens et vegans), animations et concerts également le dimanche.
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