Par
Sophie Vincelot
Publié le
24 août 2025 à 19h45
C’est l’angoisse de tout automobiliste s’élançant sur une autoroute à 130 km/h. Voir sa voiture montrer quelques signes de défaillance, s’arrêter en plein de milieu de la voie et se retrouver au milieu d’autres véhicules lancés à pleine vitesse. Cette vision cauchemardesque, c’est celle vécue par Joanna, le 25 avril dernier.
Alors qu’elle roulait à 120 km/h sur l’A40, en direction de la Haute-Savoie, sa Peugeot 208 freine brutalement. « J’ai juste eu le temps de regarder dans mon rétroviseur et de crier ‘attention ça va taper’», confiait-elle récemment à notre rédaction actu Lyon. La voiture, située derrière, la percute. Elle et l’autre conducteur ne sont que légèrement blessés.
Joanna l’affirme aujourd’hui : elle a été victime d’un « freinage fantôme ». Autrement dit, son véhicule, équipé d’un système d’aide au freinage, aurait très vite décéléré, sans la moindre intervention de sa part, alors qu’il n’y avait aucun obstacle. Son cas est loin d’être singulier. Au cours des dernières semaines, les témoignages se sont multipliés.
En quête de réponses, la jeune femme lance début juillet un appel à témoignages, et récolte plus de 500 réponses. Face à l’afflux, elle crée, le 7 août 2025, un groupe Facebook, « Collectif ‘Freinages fantômes’ automobiles », qui rassemble désormais plus de 900 membres.
Accident mortel
Difficile pour l’heure de connaître l’ampleur du phénomène. Sur le groupe Facebook de Joanna, les messages évoquent différents modèles de voiture et des incidents, qui remontent, pour les plus anciens, à seulement quelques années.
Certains parlent de freinages intempestifs, avec ou sans signal sonore ou lumineux, d’autres évoquent également des accidents plus graves.
Joanna est persuadée d’avoir été victime d’un « freinage fantôme ». Sa voiture a été percutée par une autre. (©Photo fournie par Joanna)
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En décembre 2023, Aurélie réalise un déplacement professionnel avec une amie, quand sa Škoda Scala freine brusquement sur l’A7, au niveau de Valence, alors qu’elle était à 130 km/h.
« Je dépassais un camion, et mon véhicule s’est brutalement arrêté sur la voie du milieu. Nous avons été percutées par l’arrière, avec un véhicule qui arrivait à 130 km/h », confie-t-elle auprès d’actu.fr. La passagère décède à cause du choc. Aurélie tombe dans le coma.
L’automobiliste, à son réveil, en est certaine : « ma voiture a freiné toute seule ». Avant l’accident, le véhicule, un modèle neuf qu’Aurélie possédait depuis deux mois, avait connu plusieurs dysfonctionnements électroniques, pas forcément liés au freinage, même si ce problème est toutefois apparu.
« Mon conjoint avait eu deux freinages non voulus. Une fois, j’étais avec lui dans la voiture, une autre fois, c’était avec nos enfants », se souvient Aurélie.
Erreur humaine ou problème matériel ?
La voiture avait été amenée à plusieurs reprises au garage pour tenter de régler ces problèmes électroniques en lien avec le GPS et la climatisation. À la suite de l’accident, trois expertises judiciaires sont réalisées pour déterminer l’origine du problème, mais aucune défaillance n’est trouvée.
Il n’y a eu aucun signal sonore ou lumineux. La voiture a décéléré de 100 km/h, avant de s’arrêter.
Aurélie
Automobiliste victime d’un « freinage fantôme »
La quarantenaire, qui n’a jamais repris la voiture depuis l’accident, a depuis été jugée et condamnée à de la prison avec sursis pour homicide involontaire. Mais ce n’est pas pour contester cette condamnation judiciaire, dont elle n’a pas fait appel, qu’Aurélie prend la parole. Elle veut comprendre. « Dans mon cas, il n’y avait aucun facteur qui aurait pu brouiller les capteurs : il faisait très beau le jour où je roulais. »
Et c’est là, l’une des grandes interrogations de ces freinages fantômes : l’erreur est-elle liée à un défaut de matériel, un mauvais entretien du véhicule ou une imprudence ?
Enquête ouverte par le ministère
« J’ai eu plusieurs garagistes au téléphone, et les réponses ont toutes été différentes. Certains m’ont dit que ce n’était pas la peine de faire un diagnostic ou sinon que leurs outils n’étaient pas adaptés », nous détaille, quant à elle, Joanna. « Je les ai sentis démunis. »
À l’heure du scandale Takata, du nom de ces airbags défectueux qui ont officiellement causé la mort de 18 personnes et en ont blessé 25 autres, le ministère des Transports a pris les devants et a annoncé qu’il allait mener une enquête et interroger des constructeurs automobiles sur ces freinages brusques, sans raison apparente.
« Le SSMVM [service de surveillance du marché des véhicules et des moteurs, ndlr] va désormais procéder à l’évaluation prévue à l’article 51 du règlement relatif à la réception et à la surveillance du marché des véhicules à moteur (règlement 2018-858), qui lui donne la possibilité d’interroger les constructeurs », nous a confirmé le ministère. « [Il] procèdera ensuite à la réalisation d’essais. »
Système obligatoire
Depuis 2022, tous les véhicules neufs vendus sur le territoire européen doivent être équipés d’un système de freinage d’urgence automatique (également connu sous le sigle AEB, pour « Automated emergency braking »).
« C’est un système qui utilise des capteurs, des radars, des caméras, qu’on appelle des LiDARs. Ce sont des caméras qui modélisent l’environnement de façon numérique et permettent de détecter des obstacles devant et derrière le véhicule, voire autour, comme les piétons, les autres voitures ou encore des poteaux. En somme, tout ce qui pourrait venir en contact ou en collision », explique Christophe Theuil, vice-président de la Fédération française de l’expertise automobile (FFEA), joint par actu.fr.
Les premiers modèles équipés ont notamment été commercialisés à la fin des années 2000. « Ils étaient plutôt réservés aux véhicules haut de gamme. Et comme cela s’est généralisé depuis 2022, le public découvre le système », complète Christophe Theuil.
Les voitures, « des smartphones avec des roues »
Selon l’expert, plusieurs hypothèses pourraient expliquer ces freinages impromptus, comme des conditions environnementales défavorables pour les capteurs.
« Même s’ils ont évolué, certains capteurs restent sensibles à la pluie, le brouillard ou encore un soleil rasant ou à contre-jour. Les capteurs détectent alors mal les obstacles. Ils peuvent se déconnecter, mais ils avertissent généralement les automobilistes », explique Christophe Theuil.
Autre hypothèse : une mauvaise calibration ou un mauvais réglage des caméras.
C’est comme quand on casse les verres de vue de nos lunettes. On va chez l’ophtalmologiste, qui met des nouveaux verres, mais il ne prend pas le temps d’analyser notre vue. Remplacer un pare-brise, sans faire la calibration, c’est la même chose. Une mauvaise calibration, pour un degré d’écart à 100 m, c’est un écart de détection de 15 à 20 cm. Si l’on est sur une départementale à double-sens, que l’on roule sur notre voie et qu’un autre véhicule arrive en face, notre voiture va être persuadée que le véhicule qui arrive en face empiète sur la voie. Elle va donc freiner très violemment.
Christophe Theuil
Vice-président de la FFEA
Le contrôle de la vue du capteur est essentiel. Il se fait quand il y a un remplacement de pare-brise. « Les professionnels de l’automobile se doivent, quand ils changent un pare-brise, de s’occuper de la caméra, et pour ça, ils doivent acquérir des outils de contrôle, de diagnostics et de certification de la caméra. Ils ne peuvent plus simplement changer un pare-brise », poursuit le vice-président de la FFEA.
Un défaut de calibration peut également intervenir s’il y a un mauvais entretien du véhicule ou un choc dans les pare-chocs avec des capteurs endommagés ou encore un choc dans les roues.
Des logiciels défaillants ou le manque de mise à jour des systèmes peuvent également être des possibilités, selon l’expert.
« Nos véhicules sont des smartphones avec des roues. Et peu de constructeurs proposent de faire des mises à jour à distance. Certains automobilistes, quand ils procèdent à des réparations, vont au plus vite et se rendent dans des réseaux de réparation rapide. Mais souvent, ils ne pourront pas s’occuper de ces systèmes blindés d’électronique. Il faut respecter le cahier des charges du constructeur pour l’entretien et aller chez lui, parce qu’il aura les systèmes de mise à jour. »
De son côté, Joanna note sur sa page Facebook différents types de cas rapportés, entre freinages automatiques d’urgence avec ou sans signal, activation de l’ESP (une aide à la conduite qui permet de corriger, de façon automatique, la trajectoire d’un véhicule), qui peut lancer un freinage brutal du véhicule, ou encore dysfonctionnement des régulateurs adaptatifs en cas de changement de voie pour doubler.
Manque d’écoute
Si fort heureusement, les drames restent exceptionnels, ces interruptions brutales causent de grosses frayeurs aux automobilistes, à l’instar d’Arnaud (*). En l’espace de six semaines, ce commercial dans le sud-est de la France a connu « six freinages fantômes sur des nationales ou des autoroutes », avec la Renault Arkana full hybrid E-Tech fournie par son entreprise.
« À plusieurs reprises, j’étais sur une route dégagée, avec personne autour de moi, au niveau de la voie du milieu, et ma voiture a pilé, à 90 ou 130 km/h. Il n’y a pas eu de décélération », raconte-t-il auprès d’actu.fr.
Il rédige plusieurs rapports d’incidents au responsable de la flotte, fait des tests avec sa voiture. Il se rend même dans une concession Renault. « J’ai encore eu des incidents après », s’agace Arnaud.
« À mon boulot, on m’a dit que je ne savais pas conduire et que je ne m’adaptais pas aux nouvelles technologies. J’ai pourtant 25 ans de route derrière moi. » Le problème semble d’autant plus important que des collègues du commercial lui ont également rapporté des problèmes similaires avec leur propre véhicule.
Trop de composants électroniques ?
Pour Arnaud, il n’est pas tant question d’un problème de mise à jour du logiciel, qu’un manque de transparence des constructeurs sur ces nouvelles technologies. Un avis partagé par de nombreux automobilistes, dont Patrick, retraité de bientôt 74 ans, contacté par actu.fr.
« Ça m’est arrivé le 19 août 2024, alors que j’allais en Alsace avec ma femme. Quand l’incident est arrivé, je doublais un camion sur l’A5. Je suis passé de 130 à 90 km/h en une demi-seconde. J’ai dû taper sur l’accélérateur pour couper et pouvoir ré-accélérer pour éviter l’accident », témoigne le propriétaire d’une Ford Kuga.
L’homme, qui a travaillé dans l’industrie automobile, a su reprendre le contrôle de son véhicule. S’il n’a pas eu depuis de nouveaux incidents, sa voiture connaît encore de petits freinages intempestifs. Et le septuagénaire n’en démord pas : « les constructeurs et équipementiers ont monté un système qu’ils n’ont pas suffisamment testé ».
Sommes-nous à l’aube d’un scandale de la même ampleur que les airbags Takata ? « À mon sens, non », répond Christophe Theuil. « Pour Takata, on a eu un équipementier automobile, qui a fabriqué des airbags de mauvaise qualité. Quand les premiers airbags ont commencé à exploser, tout le monde a minimisé. Pour le freinage fantôme, le ministère a ouvert rapidement une enquête. »
Rester vigilant
La vigilance reste toutefois de mise, et certains réflexes sont à adopter.
Il ne faut pas hésiter à aller chez le représentant de la marque de manière régulière. C’est plus cher qu’une révision chez un garagiste lambda, mais passer à côté de cet entretien peut provoquer des problèmes au niveau des systèmes électroniques, comme une paire de lunettes qui ne serait plus à notre vue.
Christophe Theuil
Vice-président de la FFEA
L’expert appelle également à plus de pédagogie pour les automobilistes, finalement encore peu habitués à tous ces composants électroniques dans les voitures.
« Dans les voitures qui sortent en 2025, il y a autant d’électronique que dans les Airbus d’il y a 30 ans », poursuit le vice-président de la FFEA. « Au moindre doute, il ne faut surtout pas déconnecter tous les systèmes, car ceux-ci sont interconnectés. »
Et de rappeler : « Certes, ces systèmes sont perfectibles, mais ils sauvent des vies tous les jours. Désormais, il faut savoir ce qu’il s’est passé. » Du côté des victimes de « freinages fantômes », on attend désormais des réponses.
(*) Le prénom a été changé.
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