24 août 2025. L’Union européenne est plus présente que jamais dans nos médias avec les annonces de la présidente de la Commission et les rencontres au sommet régulièrement qualifiées d’« historiques ». Derrière les apparences, la réalité est toute autre : c’est une Europe en voie de déclassement économique, réduite à l’impuissance et délaissée par son seul allié, les États-Unis. Y pouvons-nous changer quelque chose ?…
Il y a des images plus parlantes que toutes les palabres des plateaux télé et des réseaux sociaux. En voilà deux qui nous racontent à elles seules l’histoire finale de l’Europe.
Les plus âgés d’entre nous se souviennent avec émotion du Mur de Berlin envahi par une foule joyeuse de jeunes Européens ; c’était il y a 36 ans, l’unification pacifique du Vieux Continent sous les auspices de la Liberté.
Et puis, ce 18 août 2025, il y a cette photo prise à la Maison Blanche (Washington) où l’on voit en premier lieu un homme à l’allure lourde et imposante d’un empereur romain. Il avance d’un pas décidé en entraînant le vassal qu’il se dispose à immoler. Derrière, à distance respectueuse, suit une volée désordonnée de tributaires, souriant tout heureux d’être invités au spectacle.
Tout est dit ici sur le nouvel ordre mondial et la mort de l’Europe, au sens politique. Point n’est besoin de lourdes démonstrations pour le constater. Il nous suffit d’oublier les propos de nos dirigeants en complet décalage avec la réalité et de nous en tenir à l’énoncé des faits économiques, militaires et bien sûr politiques et idéologiques…
Les indicateurs économiques parlent d’eux-mêmes. Depuis 1993, l’économie étasunienne progresse plus vite que l’économie européenne. Tandis que le Produit intérieur brut (PIB) des États-Unis a quadruplé entre 1993 et 2023, de 7000 à 28000 milliards de dollars, ceux de l’Allemagne et de la France ont à peine plus que doublé, de 2100 à 4500 milliards de dollars pour la première, de 1300 à 3100 pour la seconde.
En d’autres termes, le poids relatif de l’Europe occidentale par rapport aux États-Unis a quasiment régressé de moitié en trois décennies.
Les États-Unis ont bâti leur industrie sur un protectionnisme farouche (comme avant eux les Britanniques et les Hollandais, comme aujourd’hui les Chinois et les Indiens). En 1945, changement de programme : forts de leur victoire sur le nazisme et d’une suprématie économique sans égale, ils ont promu la suppression des barrières douanières et le libre-échange, cela afin de redresser l’Europe occidentale, la convertir à l’american way of life… et inféoder l’économie européenne aux majors américaines (Coca Cola, IBM, General Motors, Boeing, General Electric, etc.). Succès sur toute la ligne.
En 1994-2001, trop heureux de voir leurs principes triompher avec l’effondrement de l’Union soviétique, Américains et Européens ont voulu étendre le libre-échange au monde entier avec l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Ils sont allés jusqu’à intégrer en son sein la Chine populaire, immense réservoir de main-d’œuvre à bon marché.
Les Européens n’en sont pas restés là. Voyant dans le « doux commerce » et le libre-échange la clé de la paix et de l’harmonie universelle, ils ont inscrit ceux-ci dans les traités de l’Union européenne avec impossibilité pour les États membres d’y déroger, quelle que soit la conjoncture.
C’est ainsi que le traité de Maastricht de 1992 a fondé l’union monétaire et donné valeur constitutionnelle à « la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux et aux investissements étrangers directs, ainsi qu’à la réduction des barrières douanières et autres… » Cette année-là marque le début du décrochage de l’économie européenne par rapport à l’économie étasunienne.
Les États-Unis sèment la zizanie en Europe
Le décrochage économique de l’Europe s’est accéléré en 2008. Cette année-là, tandis que le gouvernement américain surmontait plutôt bien la crise des subprimes, les pays européens prenaient celle-ci de plein fouet.
Incidemment, les Jeux Olympiques de Pékin, ouverts le 8 août 2008, marquaient l’irruption de la Chine populaire à l’avant-scène mondiale. Peu soucieux de se spécialiser dans les produits bas de gamme selon les recommandations de l’apôtre du libre-échange David Ricardo, les Chinois commençaient à concurrencer les Occidentaux sur les produits à haute valeur ajoutée mais personne n’y prenait encore garde.
Pour l’heure, les États-Unis se payaient le luxe d’une confrontation avec la Russie, en dépit des excellentes relations de Moscou avec Berlin et Washington.
Au sommet de l’OTAN, en avril 2008 à Bucarest, devant Vladimir Poutine, invité d’honneur, les Américains proposaient à l’Ukraine et à la Géorgie d’entrer dans l’alliance atlantique ! La perspective de troupes américaines manœuvrant dans les plaines d’Ukraine, à proximité de Stalingrad et Koursk, hauts lieux de la Seconde Guerre mondiale, était inacceptable pour le président russe comme pour ses concitoyens ; c’était se soumettre à Washington et au Pentagone et perdre de fait leur indépendance stratégique.
Cet affront fait aux Russes pouvait s’expliquer par le fait que, devenus autonomes en matière énergétique grâce au pétrole et au gaz de schiste, les États-Unis n’avaient plus besoin des ressources de la Russie en hydrocarbures.
Les stratèges de la Maison Blanche voulaient donc en profiter pour détacher Moscou de l’Europe occidentale et rompre en particulier ses échanges fructueux avec Berlin : gaz russe contre biens d’équipement allemands. Ainsi affaibliraient-ils leur principal concurrent industriel, à savoir l’Allemagne !
Le plan de Washington a fonctionné comme sur des roulettes d’autant mieux que l’Allemagne, guidée par un écologisme radical, a sacrifié son énergie nucléaire au profit de la combinaison énergie éolienne/gaz russe, ce qui lui a valu de perdre sur tous les tableaux : stratégique, économique et même écologique.
Par une singulière inconséquence, tandis que Berlin et Moscou lançaient la construction du gazoduc Nord Stream 2 en vue d’intensifier leurs échanges, la Commission européenne proposait en 2013-2014 une aide financière conséquente à l’Ukraine de manière à la détacher de la Russie et rompre des échanges millénaires entre les deux pays !
Tout cela a conduit à une confrontation de Moscou avec l’Ukraine comme avec le reste de l’Europe et, huit ans plus tard, à une guerre brutale dans le Donbass ainsi que je le détaille dans mon essai géopolitique et historique sur Les Causes politiques de la guerre en Ukraine (mai 2024).
L’Union européenne victime de ses dogmes
Les États-Unis ont en définitive atteint leurs objectifs au-delà de leurs espérances :
L’agriculture et l’industrie européennes souffrent de la concurrence des pays émergents, qu’il s’agisse de la Chine, de l’Inde ou du Brésil. Ils sont victimes du « libre-échangisme » inconditionnel de Bruxelles, gravé dans l’article 206 du traité de l’Union européenne. L’Allemagne elle-même est sur le point d’entrer en récession. Qui plus est, son industrie automobile est menacée de disparition par la faute de la Commission européenne qui s’est mise en tête de dicter aux constructeurs leurs choix techniques en leur imposant de renoncer au moteur thermique et de passer à l’électrique d’ici 2035.
L’Union européenne n’est plus le moins du monde un concurrent pour l’industrie américaine, encore moins pour les entreprises du secteur numérique, les fameuses GAFAM : de Google à Uber et Netflix, celles-ci règnent en maître sur le Vieux Continent. Elles génèrent d’énormes transferts financiers qui ne figurent pas dans le solde commercial des États-Unis mais n’en contribuent pas moins à leur richesse.
La guerre en Ukraine a aussi renforcé la dépendance des Européens à l’égard du Pentagone et des fabricants d’armes américains. C’est au point que l’avion de combat Rafale du Français Dassault ne trouve aucun preneur dans l’Union européenne (sauf en Grèce et en Croatie), les partenaires de la France préférant le F-35 de l’Américain Lockheed pour ne pas se mettre à dos Washington.
Cerise sur le gâteau, le président Donald Trump a fait savoir aux Européens que s’ils désiraient soutenir l’effort de guerre de l’Ukraine, ils devraient acheter aux États-Unis les armes destinées à ce pays, Washington n’ayant plus l’intention de dépenser quoi que ce soit dans cette guerre.
Depuis plusieurs années déjà, les États-Unis ont pris la mesure de de la concurrence chinoise et de leur propre légèreté. La délocalisation massive des usines vers les pays à bas coût a conduit au désespoir les vieilles régions industrielles du Middle West. La conséquence politique en a été l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, en 2016 et 2024.
Si imparfaite qu’elle soit, la démocratie américaine a fonctionné. Donald Trump a entendu le message de ses électeurs. Il est revenu à un protectionnisme vigoureux après une parenthèse libre-échangiste qui aura duré près de soixante-dix ans. En matière géopolitique, il s’est plié à l’égoïsme sacré de la nation et a tout bonnement abandonné l’Europe à son sort.
Ainsi que le rappelle l’historien Ludovic Tournès dans un lumineux article sur La menace américaine, les gouvernants américains se sont intéressés à l’Europe seulement lorsqu’il y allait de leur intérêt économique et stratégique, soit en 1915-1919 et en 1941-1991. Il n’y a pas de solidarité occidentale américano-européenne qui serait inscrite de toute éternité dans les gènes des Étasuniens et des Européens comme nous nous obstinons à le croire. Aussi les États européens seraient-ils bien inspirés de ne plus s’accrocher à l’OTAN comme à une bouée de sauvetage et de prendre leur autonomie stratégique.
Mais l’état actuel de l’Union européenne ne permet pas d’espérer un changement d’orientation comme aux États-Unis et ailleurs. Les gouvernants se sont en effet rendus prisonniers des dogmes inscrits dans les traités de l’Union européenne. Ils sont en conséquence empêchés d’agir en conformité avec leurs intérêts nationaux et les attentes de leurs électeurs (énergie, industrie, agriculture, immigration, etc.). Ils sont tiraillés qui plus est par des intérêts divergents. On le constate en matière d’énergie nucléaire ou d’armement comme en matière militaire. Ils en sont réduits à des rodomontades sans prise avec la réalité. Comme l’illustre la réunion du 18 août à Washington, l’Union européenne est réduite à l’impuissance. Ce n’est plus qu’une coquille vide seulement capable d’entraver la marche des États qui la constituent.
André Larané