Par

Antoine Blanchet

Publié le

27 sept. 2025 à 7h20

Dans les couloirs du métro de Paris et de sa banlieue, des millions d’usagers se pressent chaque jour. Au sein des rames grouillantes, la majorité s’entasse pour rejoindre sa destination. Mais une infime partie a un autre but : commettre des délits. C’est le cas des pickpockets. Dans cette galaxie du vol à la tire, des réseaux exploitent des fillettes pour dépouiller les usagers. Originaires de Bosnie, ces familles ont mis en place un véritable système de larcins dans la capitale, mais aussi dans la plupart des grandes villes d’Europe. Du fonctionnement de ces groupes à leur traque par les forces de l’ordre, on fait le point. 

Des réseaux de mieux en mieux identifiés 

Les affaires de vol liées à des réseaux originaires du petit pays des Balkans défraient régulièrement la chronique. Ce vendredi 26 septembre 2025, le procès d’un clan s’est ouvert devant le tribunal correctionnel de Paris. Quelques mois auparavant, une autre organisation a été démantelée. Dans ces deux affaires, la brigade de protection des mineurs (BPM) de la Préfecture de Police a mené les investigations. « Dès la création de notre groupe de lutte contre la traite des êtres humains en 2011, nous avons eu affaire aux clans bosniens. Ces dernières années, nous avons environ un gros dossier par an », révèle Justine Garaudel, commissaire et cheffe de la section extra-familiale de la BPM. 

Si ces groupes attirent l’attention de la brigade, ils ne sont cependant pas endémiques dans la capitale et ses environs. « Ils sont présents et Paris est leur terrain de chasse comme d’autres capitales européennes, mais on ne constate pas d’augmentation de leurs activités. Si le sujet revient davantage, c’est que ces réseaux sont plus détectables par les policiers et les services d’enquêtes ». 

« Un système patriarcal absolu » 

Au sein de ces différents clans, souvent interconnectés les uns des autres, l’enfantement est le premier nerf de la guerre. « On est dans un système patriarcal absolu. Tous les hommes vivent dans des grandes maisons et dans l’oisiveté, loin du trafic », affirme Justine Garaudel. À chaque nouvelle naissance dans ces familles nombreuses, la roue du destin est bien différente en fonction du sexe de l’enfant. Les garçons vont être élevés et choyés dans l’opulence. Les filles, elles, vont être conditionnées à la délinquance. 

Nées pour voler

Car de l’enseignement à la logistique, tout est au féminin. Les fillettes sont éduquées par les femmes plus âgées. L’apprentissage est protéiforme, comme le détaille Justine Garaudel : « Elles vont apprendre les techniques de vol, mais aussi la dissimulation. Elles sont indétectables pour qui n’est pas policier. À l’inverse, les fillettes sont aussi capables de d’identifier les agents en civil. Elles vont aussi donner des fausses identités et refuser la prise d’empreinte. Les boîtiers de leurs téléphones sont aussi fréquemment changés ».

Souvent, ces très jeunes filles vont commencer leur activité délictuelle dès l’âge de 8 ans. Avec les plus âgées, elles s’entassent dans des locations insalubres aux périphéries de la capitale. « Elles travaillent en général à partir de 8 heures et reviennent vers 20 heures. Elles ne sont pas victimes de violences, mais elles peuvent avoir des pressions pour ramener leur objectif quotidien en termes de butin », estime la commissaire de la BPM. L’argent est récolté et envoyé au pays pour entretenir le train de vie des hommes. 

Au bout de deux ou trois ans, les jeunes pickpockets changent de ville pour voler. Ce sont bien des années après, à la fin de l’adolescence, souvent à la première grossesse, que les vols à la tire s’arrêtent. C’est là que les fillettes prennent le rôle de « traitantes », chargées d’élever les fillettes et de gérer l’argent récolté. 

Votre région, votre actu !

Recevez chaque jour les infos qui comptent pour vous.

S’incrire
Des techniques bien rodées

Invisibles pour les passants, les pickpockets en bas âge ont une cible de prédilection : les touristes. Leurs zones de chasse vont alors comprendre les lieux les plus fréquentés par ces derniers : les aéroports de Roissy et Orly, les grands lieux d’attraction comme Disneyland ou encore le centre de Paris. « Dans le métro, l’une des techniques fonctionne par deux équipes. La première va espionner la victime en train de taper son code de carte bleue à une borne de tickets. La seconde va suivre la victime et lui voler la carte. Des retraits sont faits en vitesse avant qu’il y ait opposition. Tout se fait sans violences », égrène la cheffe de section. Si les chiffres du butin sont difficiles à calculer, la BPM estime qu’en un mois, un clan peut récolter 100 000 euros via ces vols dans le métro. 

Des investigations poussées et minutieuses 

Pour contrer ces réseaux, la coopération entre les différents services de police est essentielle. « Les agents de la voie publique, notamment la brigade des réseaux ferrés et la sécurité de proximité de l’agglomération, font un travail de terrain important pour repérer les fillettes », développe Justine Garaudel. Ce travail de limier permet à la brigade de protection des mineurs de lancer des investigations d’ampleur. La vidéosurveillance ou encore la téléphonie sont utilisées : « C’est un travail de fourmi pour parvenir à identifier tout le réseau », assure la policière.

L’objectif des enquêteurs : mettre la main sur les têtes du clan. Ce dernier est souvent dominé par un grand chef, avec plusieurs branches familiales. Pour ce faire, une coopération avec la Bosnie est indispensable. La BPM vise aussi les « intermédiaires ». « Quand elles arrivent en France, les traitantes vont faire appel à des français pour trouver où loger ou encore ouvrir un compte en banque en échange d’argent », indique Justine Garaudel. Par exemple, les logeurs de ces femmes et fillettes intéressent particulièrement les policiers.  

La difficile prise en charge des enfants 

Si l’interpellation des chefs est l’objectif, recueillir les fillettes est tout aussi important. Une prise en charge difficile, au vu du conditionnement dont elles font l’objet : « Au delà d’un certain âge, il est compliqué de les faire sortir du système. Voler, c’est leur raison de vivre. Elles ne comprennent pas ce qu’elles font de mal. Les fugues sont fréquentes. On arrive toutefois à s’occuper d’une partie, ce qui est une vraie satisfaction », relate la commissaire.

Personnalisez votre actualité en ajoutant vos villes et médias en favori avec Mon Actu.