Deux cent quatre ans après sa mort, le Petit Caporal a engendré un « empire de papier » : près de 110000 livres auraient été publiés à son sujet depuis 1821. Trois ouvrages passionnants viennent encore enrichir cette bibliographie.
On connaît le célèbre jugement de Chateaubriand, son meilleur ennemi, dans les «Mémoires d’outre-tombe » : « Le monde appartient à Bonaparte. Vivant, il a manqué le monde; mort, il le possède.» L’écrivain pensait-il que cette domination impériale post mortem subsisterait deux cents ans plus tard? Une chose est certaine, Napoléon demeure l’une des figures phares – et une valeur sûre – de chaque rentrée littéraire. Une demi-douzaine d’ouvrages sont publiés ces jours-ci, venant enrichir une bibliographie forte de 110000 livres depuis la mort de l’empereur en 1821.
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Dans «Napoléon et le monde», Thierry Lentz analyse ce phénomène dans une somme érudite, complète et iconoclaste. L’historien explique comment le fin stratège a tourné autour du monde de son vivant et, par la suite, grâce à son impact sur le patrimoine, la culture populaire (films, pièces de théâtre, romans, chansons ou sketchs) et les travaux scientifiques, comment le monde a fini par graviter autour de lui. «À son exceptionnelle histoire réelle s’est amalgamée une légende préparée de son vivant et conquérante après sa mort. […] Avec cette réputation, il a peu de rivaux dans l’histoire humaine, alors même que son parcours s’acheva par un cuisant échec», lance le directeur de la Fondation Napoléon.
Avec Joséphine, ils ont inventé la communication politique intime
De leur côté, les éditions des Saints-Pères publient à 1000 exemplaires le testament de Napoléon, précieusement conservé dans l’armoire de fer des Archives nationales. Ce document historique renfermant les dernières volontés de l’empereur – qui souhaitait «reposer sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français [qu’il avait] tant aimé» – se révèle un puissant vecteur d’émotion. Le manuscrit de l’homme exilé à Sainte-Hélène traduit la longue agonie de celui qui autrefois régnait d’une main de fer sur l’Europe; l’écriture y est de plus en plus illisible, à l’image des sept derniers codicilles ajoutés quinze jours avant sa mort. Dans son introduction, l’historienne Chantal Prévot retrace la genèse de ce testament et évoque les considérations politiques et les polémiques qu’il a provoquées pendant près de trente ans après la disparition de son auteur. On y découvre les legs surprenants de l’empereur à des soldats, des villes ou des départements. «Au fil des ans, son testament a acquis une aura particulière, entre gloire et chagrin, entre honneur et opprobre. Doit-on y voir une confession intime? Nullement. Une déclaration d’affection familiale? Si peu. Un engagement pour son fils héritier? À l’évidence. Un acte politique? Assurément. Un désir de retour et un ultime salut à la terre française? Sûrement», écrit-elle.
Enfin, Napoléon ne serait pas Napoléon s’il n’était pas un personnage romanesque. Pierre Branda s’intéresse à son histoire d’amour avec sa première femme. «Avec Joséphine et Napoléon, l’intime et le grandiose furent inextricablement mêlés», juge l’historien. Ces deux-là se sont apprivoisés, adorés, aimés, aidés, jalousés, détestés, séparés et regrettés. Le couple impérial a inventé la communication politique intime. Le poids des mots, le choc des tableaux. «En ne dissociant point vie privée et vie publique, mais en faisant au contraire de leur union un atout public, Joséphine et Napoléon préfigurent les couples de pouvoir d’aujourd’hui. Sous le Consulat, Joséphine devint ainsi la toute [première] première dame de l’histoire, dont la notoriété est aussi forte que celle de leur mari.» Plus de deux cents ans après, les feux de l’amour brûlent toujours.

«Napoléon et le monde, 1769-1925», de Thierry Lentz, éd. Belin, 550 pages, 42euros. «Le testament de Napoléon», éd. des Saints-Pères, 134 pages, 160 euros. «Napoléon & Joséphine. L’intime et le grandiose», de Pierre Branda, éd. Perrin, 368 pages, 23,90 euros.
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