Neige Sinno et Emmanuel Carrère devisent sur « l’intime et le récit », devant un théâtre des Quatre Saisons plein comme un œuf, dimanche 12 octobre, dernier jour du festival Lire en poche, à Gradignan. Mieux, ils s’interpellent. Elle : « Au moment de l’écriture, il y a une cruauté vis-à-vis de moi-même, de ma famille, du lecteur. C’est à la relecture que se fait tout un travail d’autocensure. Est-ce que vous coupez, vous ? » Lui : « Ça m’est arrivé. Mais pas énormément. » Des auteurs qui jouent le jeu des « rencontres » ou « grand entretien », que demander de plus à un festival qui n’en finit plus de grandir, et affiche dimanche soir « 32 000-33 000 visiteurs », selon son commissaire général Lionel Destremau, bien au-delà des 30 000 recensés l’an dernier. Le plateau très fourni et, sans doute, le temps estival ont permis à cette 20e édition de crever le plafond.

À l’heure du bilan, la prestation du duo Sinno-Carrère est d’ailleurs révélatrice : si 400 personnes ont pris place dans l’auditorium, il en restait encore 80 dans les deux files d’attente. Pas d’empoignade ni d’éclats de voix, l’amateur de livre est sans doute le plus civilisé des festivaliers, mais la vingtième édition place un peu plus haut la barre. « On avait l’impression d’avoir franchi un palier l’an dernier en fréquentation. On est encore un cran au-dessus », confirme Caroline Dieny, patronne de la Colline aux livres, la librairie de Bergerac qui a ses habitudes sous le chapiteau du livre jeunesse.

« Problème de riche »

La libraire met dans la balance la capacité des uns et des autres à s’entendre pour mettre de l’huile dans les rouages face à un tel afflux. « Il y a un bel esprit collectif, en tout cas dans l’espace jeunesse. Chaque libraire redirige un visiteur vers l’autre, et c’est très agréable de travailler ensemble. » D’ailleurs, observe-t-elle, les familles ne viennent pas « que pour les dédicaces », mais aussi pour les fonds des maisons d’édition mis à disposition des librairies. Même constat d’une forte affluence, dès samedi après-midi, à la caisse du stand d’une librairie bordelaise : « Il y a beaucoup de monde. En ville aussi, apparemment ! »

“On est au paroxysme de ce qu’on est capable de faire, en essayant de conserver l’amabilité qui prévaut au festival”

« La journée de samedi a été exceptionnelle », confirme Lionel Destremau, relayant des hausses de chiffre d’affaires « jusqu’à 25 % » dans les stands des librairies. Au-delà du tintement du tiroir-caisse, le commissaire général du salon loue « la participation très importante du public, et une participation active » aux divers événements. Reste la difficulté à stationner, récurrente, et l’attente. « Un problème de riche qu’on a identifié », convient le directeur. « Ce sont les 20 ans, avec beaucoup de têtes d’affiche, beaucoup d’auteurs, dans des registres différents. On est au paroxysme de ce qu’on est capable de faire, en essayant de conserver l’amabilité qui prévaut au festival. Les gens sont très patients. Dans l’ensemble, ça s’est très bien passé, avec assez peu de couacs et de désistements. »