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Augustin Bouquet des Chaux

Publié le

19 oct. 2025 à 17h29

Pourquoi avoir choisi de revenir sur cette histoire un peu plus de 40 ans après les faits ?

Bruce Toussaint : C’était quelque chose que je n’avais pas prévu. Cette histoire, j’en entends parler depuis que je suis petit. À l’époque des faits, j’avais 11 ans et ça m’a été un peu caché à cause de mon âge forcément.

Le temps est ensuite passé, mais la tragédie a ressurgi à l’occasion du décès de ma grand-mère, en 2014. Et puis il y a deux ans, j’y ai repensé et je me suis dit que maintenant, j’avais vraiment envie de savoir. J’ai retrouvé des articles de l’époque relatant les faits et j’ai été choqué en découvrant ce qu’il s’était produit.

Quelle a été la réaction de vos proches en apprenant que vous souhaitiez écrire un livre sur le meurtre de Nathalie ?

Je n’aurai jamais rien raconté sans l’aval de la mère de Nathalie. J’ai senti qu’elle avait envie de témoigner. Pour une mère, la mort d’un enfant, c’est quelque chose d’irréparable. Les faits sont toujours aussi présents à son esprit. Elle a accepté peut-être en se disant qu’elle n’était plus toute seule à y penser.

Dites-lui que je pense à elle

Le 18 octobre 1984, le corps de Nathalie Fauvel, âgée de 14 ans, est retrouvé par une enseignante dans la cour de l’école communale de Penly. La jeune victime gît face contre terre, un couteau encore planté dans le dos. L’adolescente a été assassinée par Alfred. V. (nom d’emprunt)

Cet homme, âgé de 29 ans et ayant des rapports compliqués avec les femmes, avait développé une forme d’obsession pour Nathalie, persuadé que l’amour qu’il lui portait était réciproque. Quelques jours avant le drame, il avait acheté un couteau en prévision du meurtre. Quelques minutes après son méfait, croisant le père de Nathalie qui cherchait partout sa fille, il dira « Nathalie, je l’ai dézingué ». Dans Dites-lui que je pense à elle, Bruce Toussaint raconte le crime mais surtout l’impact qu’il a eu sur la famille de la victime. C’est aussi une enquête sur les rapports homme/femme à une époque où le mot de féminicide n’existait pas.

Quarante ans après les faits, avez-vous eu du mal à récolter des témoignages clairs ?

Pour une famille, un tel séisme, c’est gravé à vie. Il y a des choses qui ne s’effaceront jamais. Mais il faut reconnaître que la mémoire, c’est quelque chose de difficile à comprendre. Des détails vont rester gravés pendant 40 ans, alors que d’autres, non.

Heureusement, le travail de la presse et de la Justice permet, grâce aux comptes rendus et au dossier juridique, de mettre des éléments concrets sur des témoignages qui peuvent parfois être plus nébuleux en ce qui concerne les détails.

Cette affaire se déroule à Penly, à quelques kilomètres à peine de Dieppe. Quels sont vos liens avec la région dieppoise ?

Mon père est né à Dieppe en 1947, au premier étage d’un restaurant routier situé avenue de la République à l’époque. Ce restaurant était tenu par mes grands-parents et la famille de mon grand-père était de Derchigny-Graincourt. Ma grand-mère était Havraise, mais elle est venue s’installer à Dieppe.

La maison de mes grands-parents, à Neuville-lès-Dieppe, une longère en brique rouge dans le vieux Neuville, c’est là où j’ai passé toutes mes vacances. Je me souviens de mes journées à la plage, de la Grande-Rue, du cinéma, du champ de courses de Rouxmesnil-Bouteilles…

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La maison a été vendue au décès de ma grand-mère, nous n’étions plus dans la région, mais ça a été un déchirement de s’en séparer. J’ai un attachement toujours particulier à cet endroit.

Le livre du journaliste est d'ores et déjà disponibles à la vente.
Le livre du journaliste de TF1 est d’ores et déjà disponible à la vente. ©Photo fournie à la rédaction

Vous n’êtes pas tendre dans votre description du paysage de Penly. Pensez-vous que les faits ne seraient pas arrivés dans un village peut-être plus riche ?

Je ne crois pas, ce n’est pas tant le lieu, mais plutôt l’époque qui a créé cette situation. C’était un moment où l’on voyait moins le danger, où nous étions moins attentifs à ce que l’on appelle aujourd’hui les signaux faibles de féminicide.

Je crois que le village avait beau être marqué par la désindustrialisation et un fort taux de chômage, il y avait une très grande solidarité et entraide entre les habitants. D’ailleurs, cela se voit lors de l’enterrement de Nathalie. Tout le monde est présent, c’était l’enfant de toutes les familles.

En lisant le livre, on voit que vos enfants se sont investis dans votre enquête. Quel regard portez-vous sur cette implication ?

Quand j’ai commencé à écrire, j’ai prévenu tout le monde du projet. J’ai trouvé que c’était bien qu’ils s’impliquent, car cette histoire fait partie de leur identité, de ce qui a construit cette famille. C’est toujours important de savoir d’où l’on vient. Ils ont eu envie de participer et de comprendre dans une idée de construction de soi-même.

Cette affaire survient à peu près au même moment que l’affaire Grégory, pourtant l’écho médiatique est inexistant sauf dans la presse locale. Avez-vous compris cette grande différence de traitement ?

Les affaires qui ont le plus gros écho médiatique sont celles dans lesquelles il y a du mystère et de l’inconnu avec une enquête pour découvrir qui a tué. Ce n’est pas le cas pour Nathalie, le meurtrier avoue le crime quelques minutes après l’avoir commis. Je ne détiens pas la vérité absolue, mais je pense que ça en dit aussi beaucoup sur l’époque.

Une époque au cours de laquelle les violences conjugales n’étaient pas aussi mal tolérées qu’aujourd’hui. En 1984, il est souvent répété que c’est un amoureux éconduit. Les médias reflètent la société de l’époque. Les faits sont affreux, mais au final, on doit un peu se dire : « Ce n’est pas si grave ».

La presse locale a été la seule à traiter l’affaire…

La presse locale n’a pas la même vision que la presse nationale. Les journalistes locaux constatent sur place l’émotion que le meurtre suscite.

Vous avez fait le choix de ne pas contacter le meurtrier, pourquoi ?

Pour moi, ce livre, c’est avant tout un hommage à Nathalie, à la victime. Tout au long de l’instruction et même durant le procès, on s’est beaucoup attardé sur les circonstances atténuantes du meurtrier. Le verdict, seulement 15 ans de prison pour un meurtre avec préméditation, a été particulièrement mal vécu par la famille.

Pour elle, cette peine était largement insuffisante. J’ai choisi de donner des clés pour comprendre la personnalité de l’assassin et ce qui a pu le conduire au meurtre. Mais je tenais à mettre en avant la victime et sa famille.

Quel regard le journaliste que vous êtes pose-t-il sur les comptes rendus d’audience de l’époque ?

D’abord, heureusement qu’ils existent ces comptes rendus, parce que sinon je n’aurai pas eu de détails sur la façon dont l’audience s’est déroulée. Ensuite, la société et la presse ont changé en 40 ans. Des expressions comme « crime passionnel » et « dépit amoureux » ne sont plus utilisées et je ne suis pas sûr que ça viendrait à l’esprit d’un journaliste de les écrire aujourd’hui. Je mesure le chemin parcouru.

Mais il faut aussi dire que les comptes rendus sont particulièrement bien écrits. Ils relatent très bien la façon dont l’avocat du meurtrier a défendu son client et a réussi à réduire considérablement sa peine.

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