Madame Figaro s’est invité dans la visite d’Art Basel imaginée par Loïc Prigent et proposée en exclusivité par Airbnb pendant la foire.
Il peut y avoir quelque chose de vertigineux dans le fait d’arpenter les allées d’une foire d’art contemporain. À la différence des acheteurs qui se dirigent bille en tête vers une galerie, il n’y a pas de parcours fléché. Pour son édition 2025, Art Basel Paris a eu l’idée de demander à Loïc Prigent, documentariste, auteur et grand spécialiste des arcanes de la mode, d’imaginer son parcours dans un esprit de promenade. Développant en France son offre expérientielle, Airbnb a, de son côté, profité de l’occasion pour proposer à un groupe de visiteurs une visite pas comme les autres, en compagnie de cet œil de la mode qui, pour l’occasion, a revêtu les habits de curateur sympathiquement érudit.
L’intéressé s’est prêté au jeu en partant de la question épineuse : qu’est ce qui est «à la mode»? Pas question ici de faire le diktat du bon goût mais d’explorer ce qui répond à ce thème dans ce qui est présenté par Art Basel. Une manière de réaffirmer le poids du regard et de la subjectivité. «Avec Art Basel nous sommes partis dès le mois de juin dernier d’un cadre très large, explique-t-il sur place, en demandant aux galeristes à quel endroit voit-on de la mode dans les œuvres et sous quelle forme? Cela donne un véritable jeu de pistes.»
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Quand l’art et la mode s’en mêlent
Chemise blanche sortant de sa polaire, casquette, jean cargo, on reconnaît immédiatement la personne à suivre. À son look et à ses formules savoureuses. À ce côté un peu gêné d’être là, lui qui connaît le Grand Palais comme sa poche pour l’avoir arpenté de long en large avec son cadreur, à l’affût d’un bon mot ou d’une image décalée.
En guise d’introduction Loïc Prigent rappelle au petit groupe de visiteurs qu’une exposition au Louvre orchestrait déjà il y a quelques mois cette même conversation entre l’art et la mode, en faisant interagir silhouettes de créateurs et tableaux. Les premiers jours de la foire, nombre d’œuvres ont déjà été vendues, du coup le vendredi, on découvre de nouveaux accrochages. Un fanzine «Oh La La!» reprend la carte du jeu de piste, agrémentée de ses textes ciselés. En guise de balises arty, des autocollants argentés ont été collés sur les galeries qu’il a sélectionnées.
Chez Almine Rech, Francesco Vezzoli déconstruit dans le rose shocking de la Maison Schiaparelli (qui est une marque emblématique comme le bleu Klein), l’image créée en 1937 par Leonor Fini pour la campagne du parfum et figurant l’actrice Mae West. Le petit flacon original est présenté devant l’œuvre. De l’artiste italien Prigent dit: «il comprend la mode mieux que la mode ne se comprend».
La foire Art Basel Paris 2025 au Grand Palais. (Paris, le 22 octobre 2025.)
Luc Castel / Getty Images
«Cela procure des émotions complètement différentes»
Grâce à cet éclairage de la mode, on croise au fil des allées les thèmes de l’identité, du féminisme, du support de l’art, des liens, du rapport aux communautés. «Il y a des œuvres cérébrales, dures, témoignages de colère et de tristesse, décrypte notre guide, mais aussi des choses très joyeuses. Il y a du saccharose et des choses plus amères. Cela procure des émotions complètement différentes à chaque fois. On réalise que beaucoup parlent de mode et se répondent de façon aléatoire. L’artiste Chakaia Booker travaille des bandes de pneus comme des drapés. Elle côtoie les œuvres de l’américain John Chamberlain que cite le créateur Rick Owens.» Peinture, céramique, la mode est partout sous toutes les formes. Devant le tableau de l’artiste Steven Cohen, Loïc raconte l’avoir croisé le jour d’avant, des chaussures en forme de tête de mort aux pieds et le visage entièrement maquillé: «il se démaquille par bandes qu’il pose comme un suaire. C’est étonnant, au départ, tu ne comprends pas trop ce que tu vois, un kaléidoscope de visage, et derrière toute sa vie.»
Motifs colorés de cette femme étendue peinte par l’artiste mexicaine Aniza Nisenbaum, tapisserie de Diedrick Brackens, qui évoque au documentariste de mode les ponts qu’a pu tisser une directrice artistique de Maison de mode comme Maria Grazia Chiuri lorsqu’elle était chez Dior (aujourd’hui chez Fendi) ou encore cette autre, incroyable réalisée avec des têtes de brosse à dents usagées et des vieux boutons, que l’on doit à un artiste du Zimbabwe Moffat Takadiwa exposé à la galerie Semiose qui croise tout le travail d’upcycling et de réutilisation de stocks dormants qu’utilise la jeune création de mode.
Ce parcours de l’art passé au filtre de la mode est revigorant et permet de parcourir la foire autrement. Bien sûr on peut se perdre aussi. On tombera sur les peintures de la jeune artiste Louise Sartor utilisant des supports d’emballage qu’elle revalorise par son trait de pinceau. Le portrait d’un de ses amis en chaussettes, évoque pour le décrypteur de vêtements Prigent le tableau de Madame de Récamier Pieds nus peinte par Jacques-Louis David. Autre lien tissé avec la mode, l’artiste français Raphaël Barontini a collaboré avec les métiers d’art de Louis Vuitton et quelques-unes de ses toiles sont exposées à la galerie Sultana. La sélection «Oh La La» est terriblement riche. Mais hélas tout a une fin et il faudra prolonger l’expérience, seul. Loïc s’en excuse. «Il faut que je file à mon mariage. Enfin… Pas le mien», précise-t-il avec ce brin de malice qui le caractérise. «Je vous invite à voir le reste», conclut-il les yeux toujours pétillants.