«J’ai l’impression d’avoir vécu une expérience dans une réalité parallèle». Sofiane Sehili a encore du mal à réaliser ce qu’il vient de vivre. Le cycliste français, âgé de 44 ans, a atterri dimanche 26 octobre au matin à Paris, après quatre longs mois d’absence. Dont cinquante jours passés dans les geôles russes. Le sportif spécialisé dans l’ultracyclisme s’était élancé en juillet dernier de Lisbonne pour tenter d’exploser le record de la traversée du continent eurasiatique jusqu’à la ville russe de Vladivostok. Quitte à traverser en toute illégalité la dernière frontière de son périple entre la Chine et la Russie, qui lui a valu une condamnation – et un échec sportif. Libéré jeudi 23 octobre, il est revenu pour Paris Match sur son incroyable périple.
Lorsque Sofiane Sehili débarque à la frontière sino-russe le 2 septembre, le cycliste a d’ores et déjà traversé 17 pays et roulé sur près de 18 000 kilomètres, soit «à peu près 300 kilomètres par jour pendant deux mois». Il lui reste à ce moment-là 33 heures pour parcourir les 200 derniers kilomètres jusqu’à Vladivostok et ainsi battre aisément les 64 jours et deux heures accomplis par l’Allemand Jonas Deichmann.
«Quand j’atteins le premier passage de frontière avec la Russie, à Dongning Poltavka, le record est assuré, relate-t-il. Mais en arrivant, je me rends compte que cette frontière est uniquement réservée aux Russes et aux Chinois». Il est alors obligé de se rendre à un autre poste frontière, à 60 kilomètres de là, qui n’ouvre que le lendemain matin à 8 h 30. «Je me dis que je vais perdre du temps [mais] le record sera toujours jouable».
Les galères s’enchaînent : finalement, il n’a pas le droit de passer à vélo, mais seulement en bus. Sauf que son visa électronique ne l’autorise pas à monter dans le véhicule – il doit prendre le train à la gare. Qu’il rate. «Le prochain est 24 heures plus tard. Je suis coincé. C’est mort [pour le record, ndlr]. C’est mort, mais je n’arrive pas à l’accepter. […] A ce moment-là, abandonner, c’est au-dessus de mes forces». C’est là qu’il décide de s’y prendre autrement.
En réalité, Sofiane Sehili n’y croit même pas. Traverser illégalement la frontière entre la Chine et la Russie ? Impossible, ça doit être truffé de gardes et de caméras. «Du coup, je me dis, je vais tenter, je vais échouer, mais comme j’aurais tenté, plus tard, je pourrai me dire que j’ai tout essayé», se convainc-t-il lui-même. Sauf qu’il y parvient. Le long d’une route grillagée, il trouve une ouverture, s’engouffre en étant persuadé d’être refoulé. Mais «rien ne se passe». Il traverse une forêt, un petit ruisseau, puis tombe sur un camp militaire chinois. «Je me dis : “Bon voilà, c’est là que ça s’arrête. Ils vont me voir, me demander ce que je fais là, et je vais leur dire que je me suis perdu”. Mais je marche, je marche, et je finis par arriver en Russie. Personne ne m’a vu».
Il veut éviter les douaniers russes, mais la nuit commence à tomber, et la forêt russe «a l’air encore plus dense que l’autre». C’est à ce moment-là qu’il se ravise – «la situation a assez duré» – et décide de se rendre aux autorités russes, feignant s’être perdu et vouloir retourner en Chine. Mais les gardes-frontières ne sont pas dupes, et découvrent qu’il est un grand cycliste en train d’essayer de battre un record. Obligeant Sofiane Sehili à cracher le morceau. On lui indique alors qu’il va être présenté à un juge, et qu’en attendant, il sera emprisonné. «Et là je demande si je vais être tout seul. “Non tu vas être avec 5, 6 ou 7 autres détenus.” Là, je commence à me décomposer, à flipper, se remémore-t-il. Je vais passer 30 jours dans une prison russe avec des prisonniers russes».
Le cycliste français a passé 50 jours en détention. Auprès de l’AFP, il assure avoir été bien traité. «A chaque fois que j’ai été transféré dans un centre de détention, j’ai eu une visite médicale, on s’assurait que tout allait bien. A chaque fois que j’étais entendu, tout était noté, il y avait des procès-verbaux. C’est pas un endroit où on vous prend, on vous jette dans une cellule et vous savez pas exactement ce qui se passe», a-t-il relaté.
A Paris Match, il raconte «les gars» avec qui il a partagé son quotidien : «un gamin de 18 ans qui a dealé 9 grammes d’une drogue que je connais même pas», «deux anciens soldats en Ukraine», ou encore «un type insomniaque qui se couchait à 6 h 30 tous les matins et se réveillait à 9 heures avec la télé à fond». «Ils n’ont pas cherché à être violents avec moi, assure-t-il. Mais ils montent très vite dans les tours.» Pour communiquer avec eux, il a appris quelques mots grâce à un dictionnaire.
«C’est assez étrange comme expérience, puisque finalement j’ai passé deux mois en Russie et tous les gens que j’ai rencontrés étaient des criminels, résume-t-il à l’AFP. Mais je pense que ça m’a quand même aidé à découvrir un peu ce qu’est le peuple russe et quelles sont les caractéristiques qui lui sont propres. Moi, globalement, j’ai quand même rencontré des gens qui étaient amicaux, qui étaient dans le partage. Quand ils se faisaient à manger, on allait s’attabler tous ensemble pour le dîner».
Sofiane Sehili a finalement été libéré le 23 octobre, après avoir été jugé et condamné à une simple amende. Et un échec : le cycliste français n’aura jamais terminé son épopée à vélo. «L’avantage avec tout ça, c’est que j’ai oublié ce record, concède-t-il. Quand tu te retrouves en prison et que tu ne sais pas quand tu vas sortir, le record on s’en fout. On peut se dire que rater à 200 km, c’est rageant. Mais on peut aussi se dire que j’ai fait 18 000 kilomètres.»