Dans la famille, on l’appelait « le baron ». Une façon comme une autre de distinguer ce « Charles Buchet » de ses homonymes, antérieurs et postérieurs, en rappelant le titre de noblesse arraché sur le champ de bataille par son bisaïeul, le général François Buchet, en 1828.

Le baron Buchet voit le jour à Nice le 28 octobre 1892. Tout juste licencié de la faculté de droit, il coiffe en août 1914 le béret des chasseurs alpins pour en découdre avec « les boches ».

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Il revient quatre ans plus tard avec la Croix de Guerre, des éclats d’obus dans une jambe et la douleur d’avoir perdu son petit frère Jean, tombé au Chemin des Dames à l’âge de 22 ans.

La Grande Guerre, en sabrant plusieurs millions de vies, a provoqué une pénurie de main-d’œuvre dans toutes les entreprises. Charles n’hésite pas : il rejoint son oncle, Léon Garibaldi, directeur de L’Éclaireur de Nice – le plus grand journal régional de l’époque.

Le garçon est doué. À 30 ans seulement, il est nommé rédacteur en chef. Il épouse l’amour de sa vie, Euphrosine Gorvitz dite « Rosy », petite-fille du Prince de Samos, qui lui donne quatre garçons : Jean, Claude, Charles (dit Charly) et Léon (dit Léo). « Il se faisait obéir sans jamais élever la voix, se souvient le plus jeune de ses fils. Son regard profond et sa voix ferme suffisaient pour exprimer ses pensées et donner ses ordres.  »

De faux tampons pour la Résistance

La défaite de 1940 est vécue comme une humiliation par ce patriote fervent. A Nice, la situation empire après le départ des soldats italiens, remplacés par l’armée du Reich le 8 septembre 1943. « Mon père avait de sérieux problèmes avec la censure allemande qui lui reprochait de ne pas faire des articles favorables à leurs troupes et de publier, malgré la censure, des informations sur les succès des alliés, raconte Léo Buchet. J’ai le souvenir de discussions interminables qu’il avait avec ces gens. Ça se passait le soir, par téléphone, à la maison, où on l’appelait.  »

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Le 25 mai 1944, le baron est au travail lorsque la Gestapo fait irruption dans les locaux du journal, avenue de la Victoire [actuelle avenue Jean-Médecin, Ndlr].

Les Allemands croient savoir que des ouvriers utilisent les rotatives pour imprimer le journal clandestin Combat. Ils mettent la main sur des faux tampons destinés à la Résistance. Buchet est arrêté avec son oncle, Léon Garibaldi, et l’administrateur Camille Cappatti. Le directeur de L’Éclaireur, qui vient de fêter ses 79 ans, est transféré à la section des détenus de l’hôpital. Les deux autres sont incarcérés, « à titre provisoire », à la prison de Nice.

« Tais-toi, la vieille !  »

« La Gestapo est venue perquisitionner chez nous, raconte Léo Buchet. Nous étions tous réunis dans le salon. Soudain, ma grand-mère s’est levée et a déclaré d’une voix forte : ‘‘Je suis la baronne Buchet, présidente de la Croix-Rouge française. Un de mes fils est mort au champ d’honneur. Nous sommes une famille honorable et…’’ Elle n’a pas pu continuer. Un soldat l’a poussée dédaigneusement – ‘‘Tais-toi, la vieille !’’ –. Ce fut un véritable choc pour moi, car elle était très âgée et avait déjà perdu la vue.  »

Après le Débarquement en Normandie, le 6 juin 1944, les Allemands décident d’organiser le transfert de leurs prisonniers dans des camps en Allemagne.

« Ma mère a appris que les détenus niçois allaient être embarqués dans des trains à la gare de marchandises de La Bocca, près de Cannes, indique Léo. Malgré les pénuries d’essence, un commerçant de la place du Palais, où nous habitions, a accepté de nous y conduire – ma mère, mon frère Claude et moi – dans sa vieille camionnette.  »

Tenus à distance par des militaires en armes, les Buchet aperçoivent Charles pour la dernière fois, à travers les vitres embuées d’un wagon. « Nous n’avons connu que bien plus tard le chemin de croix qu’il a enduré, grâce au témoignage des rescapés qui étaient avec lui.  »

Un aperçu de la cruauté des nazis

Pour l’heure, la famille est condamnée à l’incertitude. Le 7 juillet 1944, en sortant du lycée, Léo est glacé d’effroi. Il aperçoit deux hommes pendus à des réverbères sur l’avenue de la Victoire (1). « Je ne savais pas encore de quelle manière atroce mon père allait finir sa vie, soupire-t-il. Mais j’avais déjà un aperçu de la cruauté des nazis.  »

En août 1944, le rédacteur en chef de L’Éclaireur de Nice quitte Belfort pour le camp de Nuengamme, en Allemagne du Nord. Là, il est dépouillé de ses vêtements, contraint de revêtir la tenue rayée des forçats, puis envoyé aux travaux forcés au camp de Wilhemshaven.

En mars 1945, devant la progression des alliés, les Allemands évacuent les prisonniers vers l’Est. En chemin, leur convoi est bombardé. Sur 390 détenus, 250 sont tués. « Mon père faisait partie des rescapés, précise Léo Buchet. Très affaibli, il pouvait à peine marcher à cause de ses blessures de 1915.  »

L’erreur fatale des soldats britanniques

À Bergen-Belsen, l’enfer a déployé ses chaudrons. Les nouveaux arrivants n’ont rien à manger. Charles Buchet boit l’eau filtrée sur les cadavres qu’il est contraint de traîner jusqu’aux charniers.

Le 15 avril 1945, enfin, le camp est libéré par les Britanniques. Les militaires comptabilisent près de 60 000 prisonniers, pour la plupart gravement malades. Des milliers de cadavres pourrissent à même le sol. Les jeunes soldats, tétanisés, commettent alors une erreur fatale : ils donnent leurs rations militaires à ces fantômes affamés, rongés par les épidémies de fièvre typhoïde, de tuberculose et de typhus.

Plus de 13 000 anciens prisonniers, trop faibles pour récupérer, décèdent après leur libération. Le baron Buchet est de ceux-là : il meurt le 19 avril 1945.

Malgré la peine qui les accable, ses quatre fils ne tardent pas à relever la tête. « Lorsque je l’ai vu pour la dernière fois, je n’avais pas encore quinze ans et sa disparition a été une déchirure, témoigne Léo Buchet. Mais j’entends encore sa voix, calme et posée, qui nous parlait des règles de la vie, de la loyauté, du courage et de la volonté.  »

Message reçu. Jean, Claude et Léo feront des carrières brillantes. Charly, lui, marchera sur les traces de son père et se hissera à la tête de la rédaction d’un nouveau journal, bientôt imprimé sur les rotatives de L’Éclaireur : Nice-Matin.

1. Il s’agissait des résistants Séraphin Torrin et Ange Grassi.