Dans les tranchées ukrainiennes, entre la boue, le froid et la peur constante des drones russes, une autre menace rôde. Une menace invisible, implacable et héritée d’un autre temps.
La « gangrène gazeuse », une infection redoutée durant la Première Guerre mondiale, fait son retour parmi les blessés du front de la guerre contre la Russie. C’est ce que révèle une enquête du Telegraph, citant plusieurs médecins militaires et volontaires ukrainiens.
Tout commence avec des blessures qui, ailleurs, auraient été soignées rapidement. Mais ici, dans cette guerre de positions qui s’éternise, les soldats touchés attendent parfois des heures avant d’être évacués. L’artillerie empêche les ambulances d’approcher, les drones ennemis surveillent les moindres mouvements. Résultat: les blessés sont soignés sommairement, dans des abris de fortune, sans eau propre, sans antiseptiques.
Des bulles de gaz sous la peau
« Ce n’est pas la balle qui tue, c’est le temps », confie un chirurgien de terrain au Telegraph. Les plaies, souillées par la terre, le sang et les débris, deviennent un terrain idéal pour les bactéries anaérobies du genre Clostridium. Privées d’oxygène, elles prolifèrent à une vitesse effrayante, détruisant les tissus, libérant du gaz, rendant la chair noire et craquante.

Sans opération rapide, le patient meurt en moins de 48 heures.
AFP / Florent VERGNES
La gangrène gazeuse se déclare souvent en quelques heures : douleur aiguë, fièvre, gonflement, puis ce bruit sinistre sous la peau — un crépitement dû au gaz produit par la bactérie. L’odeur est insoutenable. Pour les médecins, le diagnostic est immédiat. Mais dans de nombreux cas, trop tardif.
« On coupe pour sauver », raconte un infirmier cité par le journal britannique. L’amputation reste la seule solution efficace. Sans opération rapide, le patient meurt en moins de 48 heures. En première ligne, les équipes médicales, souvent bénévoles, manquent de matériel chirurgical, de sérum et d’antibiotiques.
Un spectre venu de 1914
La scène rappelle les récits de Verdun ou de la Somme. La gangrène gazeuse avait alors décimé les rangs des poilus, avant d’être quasiment éradiquée grâce aux progrès de la médecine et à une meilleure hygiène de guerre. Son retour, aujourd’hui, illustre à quel point le conflit ukrainien replonge l’Europe dans un type de guerre que l’on croyait révolu.
« Ce que nous voyons, c’est la Première Guerre mondiale avec des drones », résume un médecin militaire ukrainien toujours à nos confrères du Telegraph.
Les tranchées, les rats, la boue, les infections — tout y est. La différence? Les images, désormais, circulent en temps réel, mais la réalité du terrain n’a pas changé.