Il n’est pas du genre à pratiquer la langue de bois. Alors, quand les ambitions américaines ou les dogmes européens malmènent la filière nucléaire, Christophe Grudler le fait savoir. Persuadé que l’énergie de l’atome constitue un atout stratégique pour le Vieux Continent, l’eurodeputé (Renew) se bat pour que cette technologie puisse bénéficier des outils de financement adéquats. Il alerte également sur les pressions commerciales exercées en continu par les Etats-Unis. Si L’Europe cède aux dernières exigences de Washington en matière de droits de douane, elle s’en mordra les doigts. Entretien.

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L’Express : Le Parlement européen est désormais majoritairement en faveur du nucléaire. C’est une occasion unique. La filière va-t-elle en profiter pour libérer tout son potentiel ?

Christophe Grudler : Effectivement, on trouve désormais des soutiens au nucléaire dans tous les groupes politiques. En cinq ans, les députés favorables à cette technologie sont devenus majoritaires. C’est bien la preuve d’une meilleure acceptation. Cependant, il reste encore des barrières à lever pour développer cette industrie. En 2018, une étude de la Commission européenne, intitulée « Pour une planète plus propre », mentionnait que pour arriver à nos objectifs en matière d’environnement – réduire les émissions à leur niveau des années 1990 en 2050 -, il fallait en moyenne 15 % de nucléaire dans le mix électrique de la zone. Ce message a été quelque peu oublié.

Avec le Green deal, on a mis la barre à fond vers les énergies renouvelables. Certes, ces technologies ont un rôle à jouer. Mais au nom de dogmes anciens, on se prive des nombreux avantages du nucléaire. Sur l’ensemble de sa chaîne, de la mine aux déchets, celui-ci ne génère que 3 ou 4 grammes de CO2 par kilowattheure, contre 14 pour les éoliennes et 16 pour les panneaux solaires. C’est aussi l’énergie la plus souveraine. En l’utilisant pleinement, nous pourrions réduire de manière nette notre dépendance aux énergies fossiles. En fait, le nucléaire devrait être considéré comme un actif stratégique. Or, il n’est toujours pas traité de manière équitable par rapport aux autres technologies bas-carbone. Par exemple, au niveau européen, les fonds dédiés à la sortie des énergies fossiles ne permettent pas de financer le nucléaire. C’est absurde.

Quels autres obstacles freinent le développement du nucléaire au sein de l’Union ?

Quand on additionne le contenu des plans énergie climat que chaque Etat membre remonte à la Commission, on arrive à un chiffre proche de 150 gigawatts d’énergie nucléaire en 2050. Cela signifie, par rapport à la situation actuelle, que les membres de l’Union prévoient une hausse de 50 % de puissance nucléaire installée. Ce chiffre ne colle pas avec les scénarios de la Commission.

Dans la dernière mouture du Programme indicatif nucléaire commun (PINC), celle-ci considère qu’il vaut mieux viser 109 gigawatts à l’horizon 2050. On comprend qu’il est plus facile de faire accepter le nucléaire en baissant le nombre d’installations nécessaires, et donc les coûts. Cependant, c’est aux Etats de décider dans quelles technologies ils investissent, pas à la Commission. Celle-ci ne publie d’ailleurs pas de document équivalent au PINC pour les énergies renouvelables. Au prix de longues négociations, nous avons réussi à établir au niveau européen une sorte de bible des technologies propres, dans laquelle on trouve aussi bien les énergies renouvelables que le nucléaire, sans qu’il y ait de hiérarchie entre ces différentes solutions. Il faut désormais l’appliquer.

Que se passerait-il si l’Europe traitait mieux le nucléaire ?

Nous avons enregistré un premier succès sur la taxonomie. Nous avons également créé une alliance industrielle pour le nucléaire, autour des SMR, ce qui permettra de favoriser l’innovation. Cependant, si l’UE utilisait l’ensemble des mécanismes disponibles pour financer le nucléaire, une étude réalisée par le producteur d’énergie finlandais Fortum estime qu’elle pourrait réduire de 60 % le coût de cette filière. Un chiffre considérable !

L’accord commercial signé en juillet entre l’Europe et les États-Unis peut-il assombrir l’avenir de la filière ?

J’ai été pour le moins déçu par l’accord commercial signé entre Donald Trump et Ursula von der Leyen. Celui-ci stipule que l’Europe achèterait 300 milliards de dollars de produits nucléaires aux Etats-Unis. En s’engageant sur ce montant, la Commission a outrepassé son rôle : comme je l’ai déjà souligné, c’est aux Etats qu’appartiennent les décisions d’achats en matière de technologies énergétiques. Et puis, il y a la fameuse liste. En marge des négociations sur les droits de douane, qui engagent l’Union à acheter du GNL, du pétrole et des produits nucléaires américains, l’Amérique a adressé à l’Europe une liste de produits à exempter de droits de douane. Un inventaire de sept pages, contenant plus de 180 exonérations dans de nombreux domaines : ferroviaire, aéronautique, matières premières (cuivre, nickel, aluminium, zinc) et matériels nucléaires, des réacteurs aux chaudières, en passant par les éléments de machinerie. Autrement dit, la quasi-totalité des biens exportables par les Etats-Unis.

Quel sera l’impact pour l’Europe si elle cède aux exigences américaines ?

Pour tous les produits cités, le Vieux Continent est désormais prié de ne plus appliquer de barrières à l’entrée, même si ces dernières se justifient d’un point de vue économique ou environnemental. C’est révoltant. Il s’agit d’une véritable claque adressée à l’OMC. Ainsi, les Etats-Unis pourraient vendre gratuitement chez nous alors que l’Europe, pour les mêmes produits, continuerait de payer un droit d’entrée sur le sol américain ! Nous ne pouvons pas l’accepter. Il faut refuser et négocier autre chose. Le groupe de soutien transpartisan au nucléaire que j’ai lancé en 2020 se battra pour cela.

L’Europe a-t-elle les moyens de résister ?

Il le faut. Si on plie une fois, on pliera d’autres fois. Donald Trump veillera à ce que l’Europe respecte sa parole. Une délégation s’est déjà déplacée à Bruxelles pour voir comment l’accord serait décliné. Si le président américain pense que le compte n’y est pas, il n’hésitera pas à relever à nouveau les droits de douane. Nous sommes en mauvaise posture. J’ai l’espoir que l’on puisse organiser dans les prochains mois un vote sur cette fameuse liste.

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