“Personne ne les oblige à mourir pour des ruines” : ce commentaire de Volodymyr Zelensky à l’agence Bloomberg, référence à la ville ukrainienne de Pokrovsk, située dans l’ouest de la région de Donetsk, trouvait le 13 novembre un écho certain dans la presse russe, du tabloïd favorable au Kremlin Moskovski Komsomolets au média en exil Meduza. Diffusées les jours précédents sur Telegram, des images d’hommes identifiés comme des soldats russes entrant dans Pokrovsk dans un brouillard épais ont alimenté les spéculations sur une situation bien peu lisible. “L’armée russe a quasiment pris Pokrovsk”, écrivait Meduza le 12 novembre, s’appuyant sur des sources ukrainiennes et internationales.
“Les forces russes s’empareront probablement de Pokrovsk et de Myrnohrad, selon la rédaction en langue russe de la BBC, mais cela prendra probablement plus de temps et entraînera davantage de pertes humaines que si le commandement militaire russe avait concentré davantage de ressources dans cette direction au lieu d’autres parties du front” – le média reprend ici une analyse de l’Institut pour l’étude de la guerre (ISW), établi aux États-Unis.
Accélération
En effet, “le commandement russe a décidé de mener simultanément plusieurs opérations offensives sur l’ensemble du théâtre des opérations militaires” : du district de Vovtchansk, dans le nord de la région de Kharkiv, au secteur de Houliaïpole, dans la région de Zaporijjia. “Des sources des deux camps indiquent que, dans plusieurs zones, les troupes russes parviennent à progresser clandestinement grâce au brouillard, ce qui rend les opérations des drones ukrainiens difficiles”, précise la BBC.
Ukraine : la situation au 13 novembre 2025. SOURCE : ISW ET AEI’S CRITICAL THREATS PROJECT
Si, en Russie, certains journaux nationaux publient peu sur la réalité sur le terrain, la presse tabloïd, qui relaie ouvertement la ligne politique officielle, en assure un suivi quotidien. Leur couverture de l’“opération militaire spéciale”, qui a son onglet consacré, repose principalement sur des commentaires opportunément sélectionnés dans la grands titres de la presse internationale et sur des observations – optimistes – de “correspondants militaires” (voenkor) et autres relais de la communication de l’armée russe. “L’unité d’élite russe Rubicon traque systématiquement les opérateurs de drones des forces armées ukrainiennes. Selon le Financial Times, cela confère à la Russie un avantage sur le champ de bataille numérique”, insistait par exemple, le 13 novembre, le Moskovski Komsomolets. “Les joujous de l’Otan aident peu les forces armées ukrainiennes face aux drones russes”, juge un voenkor cité le même jour dans Komsomolskaïa Pravda.
Un signe de force ?
“Nos militaires auront probablement besoin d’une semaine supplémentaire pour débarrasser complètement la ville des nazis [terme utilisé en Russie par les propagandistes de guerre] et hisser le drapeau russe sur le bâtiment central de la ville”, assure un général au tabloïd Argoumenty i Fakty (AiF), au sujet de Pokrovsk. Dans une autre publication diffusée sur son site, AiF rapporte une “percée” à Houliaïpole, soulignant que “le rythme de l’avancée militaire russe dans cette direction s’est fortement accéléré en novembre, menaçant l’ensemble de la ligne de défense des forces armées ukrainiennes dans la région”. Comme les médias les plus alignés du pays, AiF désigne ces villes ukrainiennes par le nom qu’elles portaient avant leur “décommunisation” en 2016 : Krasnoarmeïsk (“Armée rouge”) pour Pokrovsk et Dimitrov – un révolutionnaire bulgare – pour Myrnohrad. Le quotidien Izvestia, qui emploie la même rhétorique, se réjouissait le 13 novembre d’une “avancée de trois kilomètres” dans la région de Dnipropetrovsk après la “libération” du village de Danylivka, d’après une information communiquée par le ministère de la Défense russe.
“La prise probable de Pokrovsk constituerait la plus grande victoire militaire du Kremlin depuis la prise d’Avdiïvka en février 2024”, observe le site indépendant Re : Russia. Pokrovsk ayant “longtemps [été] considérée comme un point stratégique pour les positions ukrainiennes à l’est”, ce portail analytique en langue russe tente d’en tirer des enseignements et d’entrevoir les conséquences de cette perte : “La prise de la ville après un an et demi d’efforts est-elle un signe de la force ou de la faiblesse de la Russie ? Il semble que Trump et Orban soient enclins à l’interpréter en faveur de Moscou. De ce fait, dans les semaines à venir, Volodymyr Zelensky se retrouvera probablement sous une pression intense”, écrit Re : Russia.
“D’un autre côté, pour Vladimir Poutine, la prise de Pokrovsk pourrait aussi être une bonne occasion d’annoncer une suspension des opérations militaires sur une vague de ‘succès’, plutôt que dans une situation où deux années d’efforts pour s’emparer du Donbass n’auraient rien donné”, avance cette même source, qui considère qu’il pourrait s’agir de “la dernière opération majeure de cette guerre, du moins dans sa phase actuelle”.