La date du 24 juillet 1952 ne figure dans aucun livre d’histoire. Pourtant, elle le mériterait. Non pas en raison de l’adoption par les députés du premier plan quinquennal nucléaire français, mais parce que c’est ce jour-là que Nice-Matin déménage dans les locaux autrefois occupés par L’Éclaireur de Nice, au 27 avenue de la Victoire [actuelle avenue Jean-Médecin, Ndlr].
L’équipe du journal maralpin, qui « tire » alors 100.000 exemplaires quotidiens, est ravie de quitter les bureaux du 35 rue Pastorelli, devenus trop petits. Désormais, c’est une véritable ruche qui s’agite sous les pieds des journalistes : trois cents techniciens (linotypistes, typographes, correcteurs, photograveurs, clicheurs, rotativistes…) sont nécessaires pour assurer la composition, la mise en page et l’impression des journaux.

« Des 45 linotypes de Nice-Matin L’Espoir, il sort chaque jour 65 000 lignes, plastronne un cadre interrogé à l’occasion du 25e anniversaire du journal. Certaines d’entre elles – les ‘‘Comet’’ – ne sont plus actionnées par des hommes, mais par des bandes perforées. Chacune peut composer autant de texte que trois machines classiques. »
Les caractères ou images à imprimer sont composés en relief sur une forme spécifique. Pour cela, quatre à cinq tonnes de plomb en fusion sont coulées chaque soir dans les matrices. L’encre est ensuite appliquée sur ces reliefs, puis la forme est pressée sur les rotatives Marinoni.
« Une révolution »
En 1969, alors que 300.000 exemplaires sortent tous les matins du hall des expéditions, Nice-Matin se vante de « consommer une quantité d’électricité équivalente à celle qui est nécessaire pour l’éclairage public d’une ville comme Antibes-Juan-les-Pins ». La sobriété énergétique et la prise en compte des considérations écologiques, ce sera pour plus tard…

Dès le début de la décennie suivante, le p.-d.g. Michel Bavastro pressent que ces installations vont être frappées d’obsolescence. Il acquiert un terrain de 25 000 m2 à l’ouest de Nice, route de Grenoble, et y fait construire, sur trois niveaux, 30 000 m2 de locaux conçus pour accueillir trois rotatives Colorman et des myriades d’ordinateurs.
« C’était une véritable révolution, témoigne Christian Donati, ancien directeur industriel. On remplaçait la composition au plomb, dont le principe n’avait pas changé depuis Gutenberg, par la photocomposition qui réalisait une sorte de miracle : transformer des impulsions électriques en images de caractères par le mystère de l’informatique ! »

Les linotypistes deviennent des « clavistes ». Ils exercent leur nouveau métier dans l’ambiance feutrée, climatisée, toujours propre d’une pièce claire et silencieuse. « Plus proche d’un bureau que d’un atelier », souligne Christian Donati.

En 1994, une partie des employés des services techniques posent pour une « photo de famille ».
Archives Nice-Matin
Au tournant des années quatre-vingt, les ordinateurs grimpent dans les étages pour atteindre les journalistes. Le 12 août 1986, Michel Bavastro signe avec la maison Atex (1) pour le déploiement de 154 « terminaux », d’abord dans les agences du Var, aux Informations générales et aux Sports, puis dans la totalité des services rédactionnels.
« J’ai failli rendre mon tablier »
La greffe est difficile. « On a oublié à quel point cela changeait des machines à écrire mécaniques, se souvient Christian Donati, chargé des formations avec Rémy Daure. Certains rédacteurs cherchaient la molette pour faire défiler leur texte ; d’autres pensaient qu’ils ne s’y feraient jamais. »
« À ce moment-là, j’ai failli rendre mon tablier », confesse Antoine Feracci, alors chef d’agence à Corte.

Les clavistes, de leur côté, perdent une partie de leurs prérogatives. Une quinzaine d’entre eux suit une formation interne pour devenir journalistes. Pour eux aussi, le passage d’un monde à l’autre requiert des efforts.
Au cours des vingt années suivantes, l’informatique impose ses codes et ses pratiques. Internet, déployé dans les services dès 1995, ne cesse de prendre de l’ampleur. Même les photos deviennent numériques au tournant du siècle !

Route de Grenoble, les nouvelles machines tournent depuis 2011.
FRANZ CHAVAROCHE / FRANZ CHAVAROCHE
Et l’imprimerie ? Elle commence à montrer ses limites. Si tous les process ont été modernisés, si le format du journal a pu être réduit dès 2006, les rotatives restent limitées en termes de pages en couleurs. En 2011, enfin, après deux années de recherche qui ont conduit les ingénieurs du Japon à la Norvège en passant par l’Allemagne et la Bretagne, les Geoman remplacent les Colorman.
« Il faut mesurer le chemin parcouru en quatre-vingts ans, siffle Christian Donati. Il y a eu plus de changements pendant cette période qu’au cours des quatre siècles qui ont précédé. C’est tout à l’honneur de Nice-Matin et de son personnel d’avoir toujours su évoluer, s’adapter pour rester dans la course et offrir le meilleur produit possible ! »
1. Filiale du géant américain Kodak.