« Tout est parti d’un problème de couverture maladie… » André Corral fronce les sourcils, le regard noyé dans ses archives. En 1975, l’ancien linotypiste faisait ses premières armes à Nice-Matin. Il est l’un des derniers témoins de la première « grève totale » au sein du journal.
« Jusqu’à cette époque, les choses se passaient sans heurt avec le patron, Michel Bavastro. Le syndicat du Livre CGT gérait en autonomie la composition et l’impression du quotidien, explique-t-il. Les ouvriers étaient indispensables, irremplaçables, et ils le savaient. Ils n’avaient pas besoin de hausser la voix pour se faire entendre. »

Mais à la charnière des années soixante-dix, les cartes sont rebattues. On murmure déjà que l’informatique, dans un avenir proche, permettra de réduire les étapes techniques entre la rédaction des articles et leur publication dans les kiosques. « Tout le monde était tendu, confirme Corral. La CGT voulait montrer qu’elle ne céderait rien pour la défense des salariés. Bavastro entendait également envoyer un signal de fermeté. C’est dans ce contexte que les choses sont parties en vrille… »
50.000 affiches reproduisant les bulletins de salaire anonymisés
Le samedi 13 septembre 1975, Nice-Matin ne paraît pas. Le bras de fer qui s’engage va durer dix jours. La chambre syndicale typographique niçoise diffuse, le 15 septembre, un tract justifiant la grève par « la conjoncture économique » et le mutisme du p.-d.g. sur « la situation d’employés frappés par la maladie ». Michel Bavastro réplique en faisant placarder en ville 50.000 affiches reproduisant les bulletins de salaire anonymisés des ouvriers du Livre.
Ces chiffres sidèrent la population. Le revenu mensuel minimum des imprimeurs – 4.695 francs(1), plus de trois fois et demie le Smic fixé à 1.308,67 francs – les fait passer pour des nantis. « Ça n’a pas franchement apaisé les choses », euphémise André Corral.

Le 18 septembre, alors que les discussions sont au point mort, la CGT dénonce « l’intransigeance de la direction », tout en assumant les sommes rendues publiques : « Nous n’avons rien à cacher. Notre situation est le résultat des luttes incessantes menées dans l’entreprise. »
Michel Bavastro, sans ciller, annonce dans la foulée que Radio-Monte-Carlo et Télé-Monte-Carlo diffuseront chaque soir une émission d’information de treize minutes présentée par des journalistes de Nice-Matin. « Nous n’entendons pas céder chaque fois que l’on nous met le couteau sous la gorge », grince celui que l’on surnomme déjà le « Cobra ».
L’économie azuréenne au ralenti
Dans les Alpes-Maritimes, l’absence du quotidien commence à affecter l’économie. « Les agents immobiliers sont […] très touchés par la non-parution de Nice-Matin, note Le Monde dans son édition du 23 septembre. Les marchands de voitures d’occasion, qui réalisent 80 % de leurs ventes grâce aux annonces publiées dans [le quotidien], sont coupés de la clientèle. La grève a également commencé à affecter les cinémas lors de leurs changements de programme. »
Jusqu’au président de la Chambre de commerce et d’industrie de Nice et des Alpes-Maritimes, Jean-Jacques Robert, qui s’alarme : ce conflit « est […] préjudiciable aux intérêts de la région ».
Le mardi 23 septembre, enfin, le journal reparaît avec une pagination réduite. « Les camarades ont accepté de reprendre le travail sans avoir obtenu satisfaction, mais avec la promesse que leurs revendications seraient entendues dans un second temps, détaille André Corral. Michel Bavastro a tenu parole. »
Les deux parties ont pu ainsi, selon la formule consacrée, mettre un terme à la grève sans « perdre la face. »
« Logiquement, ça s’est enflammé »
Un nouveau conflit éclate quatre ans plus tard. Il est directement lié au déploiement de l’informatique au nouveau siège du journal, route de Grenoble. « Le chef de l’atelier voulait nous imposer un numéro personnel d’identification pour accéder à nos machines, se souvient Philippe Gustinelli, embauché à la linotype en décembre 1976. Aujourd’hui, c’est un geste banal. Mais à l’époque, ça a été perçu comme une volonté de contrôler notre travail. On a refusé tout net ! »
Dès le mois de mars 1979, des arrêts de travail perturbent la production. Gilbert Toesca, secrétaire de l’Union départemental CGT, s’emporte contre « un véritable moyen de fichage, une agression contre l’homme et contre la dignité des travailleurs ». Michel Bavastro répond, une fois encore, en publiant les salaires versés aux ouvriers, « les plus élevés de toute la presse française » [sic].
« Logiquement, ça s’est enflammé », résume André Corral, élu entre-temps secrétaire de la CGT. Pendant dix-neuf jours, du 12 au 28 novembre, Nice-Matin est absent des kiosques.
Un élu coursé jusqu’à Èze
Le 21 novembre, grâce au concours de l’hebdomadaire communiste Patriote Côte d’Azur, les grévistes diffusent un journal de huit pages pour plaider leur cause. Ulcéré, Michel Bavastro contacte son meilleur ennemi, Jacques Médecin, et obtient son accord pour faire imprimer un « journal de substitution » sur les presses municipales.

« Nous l’avons appris, se souvient Corral. On s’est pointés au local de la mairie pour nous emparer de ce torchon. Il y a eu une baston avec les flics municipaux. Un élu PCF a été coursé jusqu’au village d’Èze. Ça a vraiment été chaud ! »

« Le Patriote Côte d’azur », hebdomadaire communiste, donne sa version du conflit qui oppose les ouvriers du Livre au patron du journal, Michel Bavastro.
Repro L.P.
Le 28 novembre, enfin, le personnel technique vote la reprise du travail. « On a obtenu la garantie que personne ne serait effectivement contrôlé », balaye l’ancien responsable syndical. Qui ajoute en clignant de l’œil : « Les jours de grève ont été payés. »

Dans Le Monde(2), Guy Porte prend de la hauteur : « Ce conflit est l’un des premiers à montrer les difficultés qu’entraîne l’introduction de l’informatique dans les entreprises de presse ».
Le journaliste parle d’or. À Nice-Matin, dans le fracas des rotatives flambant neuves, une page d’histoire vient de se tourner.
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2. Édition du 22 novembre 1979.