Naguère, on la traitait de « cultiste ». Le mot pour désigner ceux qui voient en Donald Trump une sorte de messie plutôt qu’un président. On la disait perdue dans les théories complotistes des hurluberlus de Qanon. On passait sur ses moments gênants, quand cette grande blonde, l’air de mâcher un chewing-gum imaginaire, flirtait ouvertement avec le ridicule. Marjorie Taylor Greene avait poussé très haut le curseur de l’adulation chez les thuriféraires de Trump en se présentant au dernier discours sur l’état de l’Union donné par Joe Biden, en 2024, coiffée d’une casquette MAGA. Patatras ! La députée de Géorgie a annoncé hier qu’elle démissionnerait en janvier du Congrès. Un choc, tant elle symbolisait le cœur de l’« America First », farouchement hostile aux néoconservateurs.

« Si MAGA Inc me met de côté pour laisser la place aux néoconservateurs, à Big Pharma, Big Tech, au complexe militaro-industriel, à des dirigeants étrangers ou à l’élite donatrice coupée du pays réel, alors cela signifie que ce sont les Américains ordinaires eux-mêmes qui ont été écartés », écrit-elle dans une lettre publiée hier sur ses réseaux sociaux. « Une grande nouvelle pour le pays », s’est contenté de commenter Trump.

Voilà quelques semaines que celle que le président appelait désormais « Marjorie Traitor Greene » n’était plus la bonne élève, un peu fayote, de son champion. La congressswoman lui reprochait de se détourner des préoccupations élémentaires de la base : l’inflation, certes ralentie mais toujours réelle, les loyers encore trop élevés, le pouvoir d’achat en berne pour les classes moyennes. « MTG » a remis en cause sa focalisation sur la politique extérieure, en décalage selon elle avec l’urgence sociale d’une Amérique, toujours conservatrice, qui se sent d’autant plus abandonnée que Trump était leur dernier espoir. « Neanderthal Barbie » (un autre de ses surnoms) a moqué sa stratégie tarifaire, la jugeant « chaotique », et réclamé que les réunions de la Maison-Blanche cessent d’être des défilés de chefs d’État étrangers alors que « le pays réel » suffoque.

Le dossier Epstein

Vient ensuite le dossier que Trump espérait tenir enterré : la liste Epstein. Greene avait signé la discharge petition, cette arme parlementaire que l’on ne dégaine presque jamais, parce qu’elle revient à contourner son propre camp en forçant un texte bloqué à être débattu et voté dans l’hémicycle. En s’y associant pour exiger la publication des dossiers Epstein, Greene a défié Trump et mis les républicains au pied du mur, les obligeant à choisir entre transparence totale et obéissance au chef.

Trump a résisté avant de capituler, surjouant la transparence : « Nous n’avons rien à cacher. » Mais la sanction était tombée. Le président lui avait retiré son soutien et laissé planer l’idée de financer un adversaire dans son propre district.

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Greene n’est pourtant pas seule. Autour d’elle gravitent d’autres figures, tout aussi influentes, voire davantage. Tucker Carlson, par exemple. Longtemps porte-voix officieux de l’Amérique trumpiste, l’ancienne vedette de Fox News aux commandes de son propre podcast flirte désormais avec les limites du tolérable au sein de l’écosystème MAGA. Son tropisme anti-interventionniste, ses critiques violentes du soutien à Israël, son récit d’une Amérique épuisée par les guerres des autres, tout cela résonne chez ceux que Trump cherche à reconquérir. Carlson n’appelle pas à rompre. Mais il pose les questions qui fâchent au sein du Parti républicain. Dans son ombre, une constellation d’influenceurs fait aussi trembler les murs du GOP. Certains s’épanchent sans précaution… « On nous avait promis l’America First, on a l’impression d’avoir l’America Later » : cette ritournelle monte.

Dans certains segments de l’électorat, elle commence même à peser. Les droits de douane voulus par Trump pour défendre le producteur américain ont fini par frapper le consommateur. Le revirement récent (supprimer ou alléger les tarifs sur des produits du quotidien, dont le café et la viande) n’est pas passé inaperçu. Trump écoute les grognements de l’arrière-ligne et ajuste en conséquence sa politique. Avec quelques ratés.

Comme ces mesures qui se voulaient populaires et qui ont été vécues comme une forme d’insulte par ceux qui comptent les dollars à la fin du mois. Trump a cru bien faire en proposant d’étendre le crédit immobilier à 50 ans, censé « rendre l’accès à la propriété possible pour tous ». Pour un prêt de 200 000 dollars à 6,5 %, la mensualité passerait de 1 264 dollars sur 30 ans à 1 127 dollars sur 50 ans : à peine 137 dollars de moins. Or, dans l’autre colonne, celle que les communicants de la Maison-Blanche se gardent bien de mettre en avant, les intérêts explosent : 255 000 dollars sur 30 ans, contre 476 000 dollars sur 50 ans. Plus de 221 000 dollars de dette supplémentaire contre un maigre caddie de course au Walmart chaque mois. Pas un cadeau, dans un pays où l’âge du premier achat immobilier est désormais de 40 ans, un record.

Peur du déclassement

Même incompréhension pour le dividende douanier : un chèque de 2 000 dollars promis à chaque Américain, financé par les droits de douane. Une sorte d’allocation patriotique. Sauf que l’électeur moyen se moque de cet argent magique ; il veut savoir combien va lui coûter sa prochaine télé made in China. Le moral des ménages est bas. L’indice de confiance des consommateurs établi ce mois-ci par l’université du Michigan est tombé à 50,3 (il s’agit d’un indice et non d’un pourcentage, NDLR), son plus bas niveau depuis juin 2022.

Et comme si cela ne suffisait pas, deux autres mesures ont, ces dernières semaines, encore choqué le socle trumpiste : l’assouplissement du visa H-1B pour travailleurs qualifiés et l’annonce d’un accueil massif d’étudiants venus de Chine. Dans une interview sur Fox News, Trump a même jeté de l’huile sur le feu. La journaliste Laura Ingraham soutenait qu’il y avait en Amérique « assez de gens talentueux ». Trump l’a coupée sèchement : « Non, ce n’est pas vrai. Certains talents n’existent pas ici ».

Derrière cette querelle se cache la peur du déclassement. Le fameux H-1B, conçu pour attirer des « spécialistes », est vu par une partie des militants MAGA comme un cheval de Troie qui offre à des ingénieurs indiens ou chinois des postes que les gamins du cru, ceux des lycées de l’Ohio ou du Tennessee, rêvent d’occuper.

À cela s’ajoute l’idée, plus explosive, d’accueillir jusqu’à 600 000 étudiants chinois dans les universités américaines. Un chiffre qui en a crispé plus d’un : non par peur de la concurrence, mais parce qu’on y voit un nouveau siphonnage des moyens. Dans cette Amérique-là, quand on dit « priorité à l’Amérique », on s’attend à ce que les amphis des facs, eux aussi, portent la marque de ce slogan. Pas à ce qu’ils deviennent une plateforme d’accueil pour la jeunesse de Pékin ou de Shanghai.

Trump est un pragmatique : c’est ainsi qu’il a bâti tous ses succès. Il sent cette odeur caractéristique des midterms qui approchent, ce parfum de vent qui tourne. En 2018, il avait encore l’avenir devant lui. En 2026, il n’aura plus cette chance. S’il perd la Chambre ou, pire, s’il voit les bastions ruraux s’effriter au point que le Sénat bascule également dans le camp démocrate, le trumpisme post-Trump aura duré deux ans. Il ne pourra pas se représenter en 2028. Son legs dépend de la fidélité d’une base qu’il sait à la fois passionnée et coriace et pour qui le moindre faux pas peut sonner comme une trahison.