À la nuit tombée, des silhouettes promenant des chiens aux colliers lumineux se croisent dans les rues sombres de Kiev, résultat des bombardements russes qui plongent la capitale ukrainienne et ses trois millions d’habitants dans le noir depuis octobre.
À l’approche de l’hiver, la Russie attaque systématiquement les infrastructures énergétiques de l’Ukraine depuis le lancement de son invasion en 2022. Mais cette année, les frappes se sont intensifiées et visent aussi les sites gaziers.
Et avec le plan américain proposé à l’Ukraine pour mettre fin aux hostilités, vu comme très favorable au Kremlin, le mot « capitulation » est dans toutes les bouches.
Le 3 octobre, le pays a subi l’attaque la plus massive contre ce secteur et les autorités redoutent que cet hiver soit le pire depuis le début de la guerre, la majorité des immeubles étant chauffés par un système municipal centralisé au gaz.
Pourtant, dans le studio de danse de Dmytro Koustov, il fait chaud et les enceintes qui hurlent de la pop prouvent que l’électricité ne manque pas.
Un léger ronron qui émane du placard trahit cependant la présence d’une batterie, le courant étant coupé deux fois par jour pour quatre heures.
« J’ai craqué et j’ai fait l’installation », explique le chorégraphe de 29 ans. « J’ai besoin de lumière pour que les gens viennent » et que, fatigués des bombardements, ils puissent « libérer leurs émotions ».
Avec les frappes russes, le pays a perdu près de 60 % de sa capacité de production de gaz, selon les médias ukrainiens.
Kiev affirme disposer de réserves suffisantes pour l’hiver, mais certains craignent que de nouvelles destructions n’entraînent un arrêt total de chauffage par des températures glaciales.
Si Dmytro trouve la situation « un peu stressante », il relativise : depuis le début de la guerre, « les coupures font simplement partie de notre quotidien ».
Il n’a cependant pas encore trouvé de solution si le chauffage lâche. « Nous tiendrons bon », dit-il, avant de glisser : « Je veux partir à Bali ».
Chercher des solutions
Tous les jours, les Ukrainiens voient défiler sur Telegram le même message du fournisseur d’énergie Ukrenergo : « En conséquence des attaques russes, des coupures de courant seront imposées à plusieurs régions d’Ukraine ».
La compagnie publie un planning quotidien que les habitants consultent pour organiser leurs journées.
Volodymyr, 66 ans, et Tetiana, 64 ans, propriétaires d’une petite maison dans l’ouest de Kiev, se lèvent maintenant la nuit pour se doucher, faire la lessive ou recharger leurs batteries de secours quand le courant revient.
Tous les jours à 20 heures, leur quartier est plongé dans l’obscurité, les ronrons des générateurs et l’odeur de leur gaz d’échappement.
Pas inquiet, voire un peu fier, Volodmymyr se dit prêt à affronter l’hiver.
Batteries, générateur thermique, bonbonnes de butane, ampoules rechargeables… Lui et sa femme se sont progressivement équipés.
Si ça ne suffit pas, Volodymyr se tournera vers la solution de « ses ancêtres » : d’antiques lampes à pétrole de ses parents, accrochées au mur. Ainsi que la poussiéreuse gazinière qui attend sur la terrasse le jour, probable, où les batteries d’urgence ne suffiront plus.
« Et si je n’ai plus de gaz, j’ai du bois », lance Volodymyr sur un ton de défi. « Il faut chercher des solutions, pas attendre qu’on s’occupe de nous », lâche-t-il.
« Moi je m’inquiète », avoue Tetiana, notamment pour les gens qui, comme sa tante de 85 ans, « ne sont pas prêts à cause de leur âge et vivent en appartement », où le chauffage risque d’être coupé.
Se couvrir ou danser
L’hiver 2022 a été particulièrement difficile pour beaucoup d’Ukrainiens, pris au dépourvu par les attaques russes sur le réseau énergétique.
« Les gens ont longtemps pensé que ça passerait », se souvient Tetiana. « Comme nous pensions que la guerre ne commencerait pas ».
Début octobre, après une reprise de coupures de courant massives, la chaîne de magasins généralistes Epicentr, citée par des médias, a vu ses ventes de générateurs tripler et celles de batteries externes et de réchauds de camping multipliées par huit.
Dmytro a dépensé environ 1 000 euros pour son équipement. Un budget hors de portée pour beaucoup, le salaire mensuel moyen en Ukraine étant d’environ 480 euros (environ 780 dollars canadiens).
Dans son studio, c’est la pause cigarette, les discussions fusent : coupures d’eau dans les immeubles, gravir vingt étages sans ascenseur, cette mauvaise impression d’être « revenu en 2022 ».
Car plus que l’hiver, ce qui effraie les Kiéviens ce sont les bombardements russes meurtriers « qui continuent d’empirer ». Et pour le froid, dit le danseur : « Je pense qu’on va juste se couvrir… Ou danser »