Après un Oscar qui n’a pas vraiment changé le cours de sa carrière, Brendan Fraser retrouve enfin un rôle à sa mesure avec Rental Family. Dans le Tokyo hypermoderne filmé par Hikari, il incarne un acteur américain payé pour jouer le mari, le père ou l’ami de parfaits inconnus. Entre fausses relations et vraies émotions, le film explore la solitude, le besoin d’appartenance et cette étrange frontière entre le vrai et le faux, dans un récit humaniste qui fait un bien fou.
Un Oscar bouleverse généralement le parcours d’un acteur. Ce ne fut pourtant pas le cas pour Brendan Fraser qui a remporté la précieuse statuette. Depuis sa performance colossale dans The Whale, il n’a joué que des rôles de figuration (dans l’excellent Killers of the Flower Moon et le beaucoup plus oubliable Brothers). Cela devrait changer avec Rental Family où il a rarement été aussi convaincant et émouvant.
Un comédien américain (Brendan Fraser) espère relancer sa carrière à Tokyo. Après des années de vaches maigres, il se laisse tenter par une agence de « famille de location ». Il pourra mettre son talent pour le jeu à profit auprès de monsieur et madame tout le monde en personnifiant un ami ou un amoureux. Jouer les doublures ne vient pas sans scrupules, mais, lorsque l’interprète se donne à fond, rien ne peut l’arrêter et son implication risque de transformer les existences de ses clients… et la sienne par la même occasion.
Rental Family n’est pas tant une variation sur le Lost in Translation de Sofia Coppola qu’un remake déguisé du documentaire de Family Romance, LLC de Werner Herzog. Le sujet est le même, seul le traitement est différent (il est beaucoup moins ambigu et malsain). Les thèmes puissants résonnent avec le monde d’aujourd’hui, que ce soit la solitude, le désir d’appartenir à une famille et la nécessité de créer des liens avec les autres. La notion de vrai et de faux se trouve au coeur de l’ouvrage. Cette relation transactionnelle que l’on forge avec autrui est-elle authentique ou repose-t-elle sur des mensonges?
Le scénario demeure critique envers les moeurs japonais, révélant ces apparences et contradictions qui érigent des fossés entre les individus. Le premier contrat du héros est d’incarner lors d’un mariage l’époux d’une femme qui ne veut pas décevoir ses parents pour une raison fondamentale qui sera rapidement expliquée. Le protagoniste passera ensuite son temps entre une fillette sans père qui tente d’intégrer une prestigieuse école (l’immense pression sur les enfants dans une société patriarcale) et un acteur vieillissant qui commence à perdre la tête (il est délaissé par la génération subséquente, comme dans le chef-d’oeuvre Voyage à Tokyo de Yasujiro Ozu).
La cinéaste Hikari aime pourtant son pays d’origine et cela transparaît dans sa façon de le filmer. Sa beauté resplendit à l’écran et si elle se permet quelques échappées tardives vers la nature, c’est surtout la ville qui l’intéresse. L’architecture occupe presque tout l’espace et elle finit par littéralement avaler les personnages immobiles ou en mouvements. Sa mise en scène simple et sans fioriture n’est peut-être pas encore hyper personnalisée (comme celles de Naomi Kawase ou Chie Hayakawa), mais elle n’en demeure pas moins reconnaissable chez quiconque a vu son précédent et charmant 37 Seconds.
Ce qui l’intéresse est, à l’instar de ses collègues Hirokazu Kore-eda et Ryusuke Hamaguchi, l’émotion qui naît des rencontres, des discussions et des situations. Il y en a tellement que la musique instrumentale n’avait pas besoin d’être aussi insistante. Elle finit d’ailleurs par être un peu démonstrative dans la dernière ligne droite. Le fin équilibre était pourtant atteint jusque-là. Son cinéma sensible et humaniste est traversé par la candeur, la bienveillance, l’empathie et la résilience. La sensibilité est à fleur de peau et elle explose sur une mélodie trop peu connue de David Byrne.
Cette transmission des sentiments est possible grâce à tous les comédiens. Takehiro Hira (l’ancien acteur fétiche de Takashi Miike que l’on a pu voir dernièrement dans Captain America: Brave New World et Rumours) surprend en patron quelque peu torturé de l’agence et Akira Emoto (l’inoubliable Dr. Akagi de l’opus de Shohei Imamura) crève l’écran en vieille âme qui cherche à se rappeler de l’essentiel.
C’est pourtant Brendan Fraser qui porte le film sur ses épaules. Avec ses yeux mélancoliques et son physique de Totoro, le chaleureux interprète investit totalement le non-jeu en touchant allègrement le coeur. Devenu comédien has been avant de remporter un Oscar, son parcours ne fait qu’un avec celui de son personnage qui cherche un sens à son existence. La vocation des acteurs n’est-elle justement pas d’être payés pour faire vivre des émotions à des inconnus? Leur prestation est parfois tellement forte que ces hommes et ces femmes finissent par faire partie de la famille. Le héros redéfinit ainsi son identité en rendant les autres heureux, ce qui fait un bien fou à notre époque.
Voilà toute la magie de Rental Family, un petit film parfois appuyé et sentimental, mais surtout amusant et attachant, où l’on se sent si bien. Le parfum qu’il distille met instantanément de bonne humeur et il enivre le corps tout entier, à l’image du jubilatoire Perfect Days de Wim Wenders. Comme antidote aux jours gris, il n’y a actuellement rien de mieux.