Est-on mûr pour une grande migration au-delà des vertes plaines de Windows ? C’est implicitement la question qu’a posée Back Market en commercialisant (de manière très limitée) une série “d’ordinateurs obsolètes”. Derrière ce nom qui sent bon les Pentium II et les disquettes molles se cachent en réalité des ordinateurs qui n’ont pas pu être mis à jour vers Windows 11, mais à qui l’on a donné une seconde vie.

Concrètement donc, il s’agit d’ordinateurs disparates (surtout issus des parcs d’entreprise), reconditionnés par des partenaires de Back Market et sur lesquels a été installé ChromeOS Flex, un système d’exploitation alternatif basé, comme son nom l’indique, sur l’architecture du navigateur Chrome. La question qui se pose est donc la suivante : est-il temps de se passer de Windows pour faire vivre nos ordinateurs éternellement ?

Pour le savoir, j’ai troqué pendant quelques jours mon PC habituel pour basculer dans le monde des ordinateurs obsolètes. Voici ce que j’en ai retenu…

Des machines mystères à 99 €

Les « ordinateurs obsolètes » de Back Market sont vendus à 99 € sur le principe de la « machine mystère ». C’est-à-dire qu’au delà de la certitude de recevoir un ordinateur fonctionnel et reconditionné avec soin, aucun engagement n’est pris sur la fiche technique de l’appareil. Mais à 99 €, le jeu peut en valoir la chandelle. À l’intérieur de la boite, on retrouve le PC reconditionné, son chargeur et un petit livret d’explications pour se familiariser avec ChromeOS Flex.

Du coup, impossible d’effectuer un test en bonne et due forme de l’ordinateur obsolète, puisqu’il n’y en a pas un, mais une tripotée. Pour ma part, j’ai reçu un HP Elitebook 840 G3 équipé d’un Intel Core i5 et 8 Go de mémoire vive. Autant dire que je n’ai pas été particulièrement déboussolé, puisque ma machine du quotidien est à peu près dotée de la même fiche technique. Machine qui ne tourne plus non plus sous Windows, mais nous y reviendrons.

Un ordinateur posé sur une boîte jaune

Un des (nombreux) ordinateurs obsolètes reconditionnés via Back Market.

© Corentin Béchade / Les Numériques

Au-delà de quelques petits accrocs purement esthétiques sur le châssis, rien à redire : le reconditionneur s’est appliqué. La machine fonctionne bien et la batterie tient tout à fait la route. Petit bémol, elle n’est pas munie d’une carte Bluetooth, tandis que le clavier et l’écran TN du PC ne sont pas exactement dans les standards de qualité actuels. Mais pour ce prix, difficile de faire la fine bouche. J’ai même eu le plaisir de redécouvrir des fonctionnalités oubliées depuis longtemps sur les PC grand public, comme le trackpoint ou la présence de deux paires de boutons droit et gauche au niveau du pavé tactile.

Adapté à un usage de base

Là où l’adaptation peut être plus compliquée, c’est au niveau du logiciel. ChromeOS Flex n’a rien de rebutant en soi et le petit livret fourni par Back Market permet de retrouver ses habitudes relativement facilement, mais le choix d’un OS 100 % tourné vers le cloud peut interroger, autant d’un point de vue pratique que logistique. « Nous voulions un système d’exploitation qui paraisse familier et accessible pour un large public. Linux peut parfois sembler un peu technique ou intimidant pour les personnes qui n’y sont pas habituées. » se justifie Back Market. Pourtant, certaines distributions Linux ressemblent bien plus à Windows que ChromeOS Flex.

Pour quiconque passe déjà sa journée à jongler entre Google Docs, Google Maps, YouTube et Gemini, l’acclimatation ne devrait pas être trop ardue. Les services de Google sont largement mis en avant et bien intégrés au sein du système. L’interface utilisateur ressemble à un mix entre Android et Windows, et demandera de revoir un peu ses habitudes. L’idée sous-jacente de l’OS étant cependant de passer sa vie dans Chrome, cela ne fait pas une énorme différence. Le système s’efface largement derrière le navigateur.

Nous voulions un système d’exploitation qui paraisse familier et accessible pour un large public. Linux peut parfois sembler un peu technique ou intimidant

Back Market à propos du choix de ChromeOS Flex

Pour quiconque a des besoins simples du genre web et traitement de texte, ChromeOS Flex peut faire l’affaire, tant qu’on est conscient des limites du système. La plus évidente est que sans connexion internet, beaucoup des “logiciels” présents sur la machine ne fonctionnent tout simplement pas. Et si vous êtes dépendant d’un logiciel Windows, quel qu’il soit, il faudra soit tirer un trait dessus, soit trouver un service équivalent sur le web. Ces ordinateurs sont donc pensés pour des usages de base, même s’ils pourraient techniquement être capables de plus. Pour une machine avec 8 Go de RAM et un processeur cadencé à 3 GHz, les possibilités laissées par ChromeOS sont en réalité presque trop étriquées. Enfin, en surface seulement…

Les limites de ChromeOS et le sauveur Linux

En effet, ChromeOS Flex est basé sur un système Linux, dont il est possible de retrouver les racines en allant bricoler un peu dans les paramètres. Il devient alors possible d’installer peu ou prou n’importe quel logiciel que l’on trouve sur Linux, tel que LibreOffice, VLC ou même Firefox. Un comble. Cela dit, ces derniers manquent d’optimisation et sont un peu traités en citoyens de seconde zone. Pour autant, ils démultiplient les possibilités offertes par ChromeOS en permettant de créer un environnement de travail en local avec des logiciels spécialisés. Mais à ce niveau de bricolage, on peut se demander s’il ne faudrait pas mieux utiliser une distribution Linux en bonne et due forme.

Interrogé sur ce choix technique Back Market s’explique : « nous fournissons des outils et des tutoriels afin que chacun puisse apprendre à changer lui-même de système d’exploitation. En complément de ChromeOS Flex, nous recommandons généralement Ubuntu. […] l’une des distributions les plus accessibles pour les débutants. ». Pas sûr cela dit qu’une personne qui achète un ordinateur à 99 € pour échapper à la fin de Windows 10 se sente capable d’installer soi-même un système d’exploitation différent sur sa machoine.

La possibilité de faire tourner des applications Linux m’a d’ailleurs été bien utile puisque ma semaine sur ChromeOS a chevauché la grande panne de Cloudflare qui a mis HS une bonne partie du web mondiale. Autant dire ces logiciels Linux ont sauvé ma productivité. Surtout que la panne a touché, entre autres, certains services de Google. Une démonstration criante des limites d’un système 100 % cloud.

Un ordinateur tournant sur ChromeOS Flex

ChromeOS demande un petit temps d’adaptation.

© Corentin Béchade / Les Numériques

L’autre problématique liée à l’utilisation de ChromeOS à cette fois à voir avec la protection des données personnelles. À moins de faire des pieds et des mains pour justement installer des logiciels Linux, les ordinateurs obsolètes de Back Market vous poussent assez nettement vers l’écosystème Google. Or, héberger ses documents sur Drive, ses emails sur Gmail et ses réunions sur Meet a mécaniquement un coût pour la vie privée. Et si bon nombre d’internautes ne voient pas de problème fondamental avec cette approche, on pourrait là encore se demander si un vrai système Linux adapté aux néophytes n’aurait pas pu répondre aux mêmes besoins, voire mieux. « Le choix de ChromeOS Flex revient entièrement au client […] Notre démarche vise justement à redonner cette liberté de choisir et non de se voir imposer un environnement » réitère Back Market sur le sujet.

Obsolète ne veut rien dire

Alors, pour répondre à la question, oui, il est possible de passer de Windows et de donner une seconde vie facilement à son ordinateur abandonné par Microsoft. Les millions de PC poussés vers la retraite par l’entreprise ne sont nullement archaïques, et il est plaisant de voir Back Market opérer un retournement de stigmate pour se réapproprier et relégitimer le terme “obsolète”. « Nous avons réussi à créer une opportunité d’acheter des produits encore fonctionnels à moindre coût, parfaitement adapté aux besoins réels de certains utilisateurs » se félicite la marque. Rappelons en effet que l’obsolescence logicielle n’est rien de plus que la conséquence d’un choix délibéré de la part des éditeurs qui décident de ne plus prendre en charge leurs systèmes, même s’ils fonctionnent encore très bien.

Ceci étant, on peut se demander si basculer d’un système propriétaire contrôlé par un Gafam à un autre système propriétaire contrôlé par un Gafam est forcément le meilleur choix, surtout quand des options plus vertueuses existent. Et si le choix de la simplicité s’entend, pas sûr que ChromeOS Flex en soit le meilleur représentant avec ses limites floues entre logiciel en local et web-app.

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D’un point de vue écologique, la proposition est néanmoins intéressante et a le mérite de faire connaître à la fois le marché du reconditionné et les alternatives possibles à Windows pour faire durer sa machine plus longtemps. Pour 99 €, difficile de faire plus intéressant, à condition de bien connaître les limites et les compromis liés à une telle solution. Si l’idée vous intrigue, Back Market espère « avoir de nouveaux modèles disponibles d’ici la fin de l’année. »