Par

Glenn Gillet

Publié le

23 nov. 2025 à 19h12

Pas de démobilisation en cette matinée du samedi 22 novembre 2025, même si la température extérieure frise le zéro. Elles sont six à être venues au rendez-vous du jour, fixé à 11h place d’Italie (13e arrondissement) à Paris. Objectif : soigner les pigeons du quartier qui en ont besoin, principalement en enlevant les fils et cheveux emmêlés autour de leurs pattes et qui lacèrent progressivement leur peau jusqu’à pouvoir causer la chute de doigts ou de l’extrémité du membre tout entière, causant des moignons. Certains oiseaux peuvent même voir leurs plaies s’infecter gravement et en mourir.

Réseau « Pinpon Pigeon »

Toutes bénévoles, ces férues d’animaux ont coordonné leur action du jour grâce à « Pinpon pigeon », un réseau en ligne lancé par Céline, une passionnée dont la page Instagram consacrée aux soins de base des pigeons vivant dans la rue cumule près de 34 000 abonnés. Des boucles WhatsApp ont été créées pour plusieurs villes afin que les personnes qui voudraient l’imiter puissent échanger et organiser leurs propres excursions urbaines. En seulement trois mois, celle consacrée à Paris, la plus importante, rassemble déjà plus de 200 personnes et des sorties sont organisées chaque semaine dans plusieurs quartiers de la capitale comme Beaubourg, les Halles ou encore Strasbourg – Saint-Denis.

Ce samedi matin, actu Paris a donc pu voir les sauveteuses à l’œuvre. Maryam, 23 ans, nous explique comment s’y prendre, une fois qu’on a pu repérer un pigeon qui a besoin d’aide au milieu de groupes parfois composés de dizaines d’individus. « Le but, c’est de s’approcher un maximum du pigeon en faisant en sorte d’appâter tout le groupe parce que plus ils sont nombreux, moins ils sont craintifs », explique l’étudiante en chirurgie dentaire.

Les fils s'enroulent entre les doigts des pigeons et peuvent causer des nécroses.
Les fils s’enroulent entre les doigts des pigeons et peuvent causer des nécroses. (©GG/actu Paris)

Dès que l’oiseau est à portée de main, « on le plaque au sol en mettant le pouce et les autres doigts autour des ailes pour ne pas qu’il s’envole, mais en faisant attention pour ne pas les casser », développe Maryam. Une fois immobilisé, il est entouré d’une serviette destinée à lui cacher les yeux, ce qui le calme, puis placé sur le dos. La séance de soin proprement dite peut alors commencer : à l’aide de ciseaux fins, d’un découd-vite, d’une pince à épiler et de liquides désinfectants, les soigneuses amateures s’attaquent aux fils et autres cheveux plus ou moins emmêlés.

« Je suis trop content de voir qu’il y a des gens qui font ça »

De nombreux passants s’arrêtent, interloqués par la scène. Aux côtés de son père, Ferdinand, 15 ans, s’extasie. « Je suis trop content de voir qu’il y a des gens qui font ça. C’est trop bien », partage l’adolescent, qui se décrit comme grand fan de pigeons. Il s’approche rapidement des bénévoles pour leur demander comment il pourrait, lui aussi, aider les volatiles et on lui explique la marche à suivre.

« On n’a jamais de mauvais commentaires par rapport aux soins. Soit les gens ne nous remarquent pas vraiment, soit ils nous encouragent », assure Alina, 44 ans, de loin la plus expérimentée de la bande avec environ deux ans et demi de soin de pigeons dans la rue derrière elle.

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Les interventions peuvent durer jusqu’à plusieurs dizaines de minutes pour les cas les plus complexes, notamment lorsque les pattes se mettent à saigner, ce qui reste rare. Lorsque l’oiseau est vraiment trop mal en point, il peut être transporté jusqu’à Faune Alfort, l’association de sauvetage d’animaux située au sein de l’École nationale vétérinaire située à Maisons-Alfort (Val-de-Marne).

Car à l’image du reste des volontaires du collectif Pinpon Pigeon, celles qui sont intervenues ce samedi vers place d’Italie n’ont pas de qualification reconnue en matière de soins aux pigeons. Après avoir tout appris sur Internet, Alina cherche désormais à partager ses connaissances : « l’idée, quand on sort à plusieurs comme ça, c’est d’apprendre aux nouveaux pour que davantage de personnes sachent et puissent le faire », explique la Canadienne, qui travaille en parallèle au sein de l’association AERHO, spécialisée dans le conseil aux institutions pour favoriser la coexistence entre les oiseaux, en particulier les pigeons, et les humains.

Alina et Camille regardent Maryam pendant qu'elle soigne un pigeon, avenue d'Italie à Paris.
Alina et Camille regardent Maryam pendant qu’elle soigne un pigeon, avenue d’Italie à Paris. (©GG/actu Paris)

Ce samedi, c’était la première sortie de Camille, étudiante de 24 ans en stage à Paris. « De base, je suis sensible aux animaux et j’ai toujours un petit pincement au cœur quand je vois des pigeons à qui il manque une patte. Donc quand j’ai vu qu’il y avait une communauté qui existait pour ça, j’ai eu envie de voir parce que toujours entendre les gens qui disent que les pigeons c’est sale, tout ça, ça m’énervait », partage-t-elle. Un grand sourire se dessine sur son visage lorsqu’on lui met pour la première fois un pigeon dans les mains : « C’est vraiment cool. Le seul stress que j’avais, c’était de mal le manipuler et de lui faire mal, mais ça a été ! »

23 000 pigeons bisets à Paris selon le dernier recensement

Pour ces bénévoles, la découverte de Pinpon Pigeon a été un moyen de transformer la détresse face aux pigeons en détresse qu’elles croisaient régulièrement en une grande motivation, à la fois pour apprendre comment leur venir en aide mais aussi pour « ouvrir les yeux des gens, pour qu’ils arrêtent de les voir comme des nuisibles. Ils souffrent comme n’importe quel animal et les aider, c’est le minimum qu’on puisse faire pour eux parce qu’on les a abandonnés », fait valoir Maryam.

La prolifération de ces oiseaux en ville est en effet liée au développement de l’élevage et du dressage des pigeons voyageurs au XIXe siècle, que les volatiles soient progressivement délaissés avec l’émergence des nouveaux moyens de communication. Le dernier décompte officiel, établi en 2018 par l’association AERHO pour la Ville de Paris, estimait à environ 23 000 le nombre de pigeons bisets dans la capitale.

Ce samedi, les six bénévoles sont venues en aide à quatre pigeons. « Même si ce qu’on fait c’est à petite échelle, ça permet quand même à des pigeons de continuer à vivre. Et puis ça peut aussi faire changer le regard des gens », partage Maryam. Certains mythes perdurent en effet, comme l’idée que les pigeons seraient bourrés de maladies facilement transmissibles à l’homme. Les cas de contamination sont en réalité « très très rares car il faut une exposition très longue aux fientes », précise Alina.

Selon un sondage réalisé par l’Ifop en 2018, 78 % des Parisiens estimaient tout de même « souhaitable » une cohabitation avec certains animaux en liberté (oiseaux, poissons, écureuils, chats) à leurs côtés dans les espaces publics.

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