Le phénomène a débuté à la fin de l’été : les trajectoires des missiles hypersoniques russes Kinzhal sont soudain devenues erratiques, suscitant la curiosité des analystes militaires.

Ainsi, et ce malgré une modernisation récente censée réduire leur vulnérabilité face aux missiles ukrainiens Patriot, plusieurs de ces engins ont fini leur course dans des champs déserts, après une perte de vitesse à Mach 5 ou davantage. Les cratères détectés en novembre, parfois à plus de cent mètres de leur cible supposée, confirment qu’un dysfonctionnement systématique s’est installé.

Selon les sources de Forbes, le système Lima de l’unité Night Watch serait à l’origine de ces échecs répétés, grâce à un système de guerre électronique fondé sur une stratégie de spoofing satellite.

« Tromper » les Kinzhals

Le spoofing paraît ainsi plus insidieux que le brouillage : au lieu de bloquer les signaux satellites, il envoie de fausses données qui trompent le missile récepteur, l’amenant à indiquer une mauvaise position. L’Ukraine utilise depuis 2024 un système national de ce type appelé Pokrova pour leurrer les Shahed, mais le système Lima de Night Watch semble plus avancé.

« Nous créons une large zone de déni de navigation et transmettons un signal spécifique au format binaire », explique à Forbes une source de Night Watch. « Dans certains modes de vol, cela produit de graves anomalies dans l’un des canaux du missile, ce qui pousse l’autopilote à tenter une stabilisation tout en ignorant effectivement les autres capteurs. »

Le cœur du sabotage repose sur la création d’une bulle de déni de navigation. Night Watch y injecte un signal binaire conçu pour perturber un canal précis du guidage, poussant l’autopilote du Kinzhal à corriger des dérives inexistantes tout en négligeant ses autres références.

L’effet est pernicieux : le missile croit naviguer normalement, mais accumule des erreurs qui finissent par le conduire hors d’axe. Dans un cas documenté, un Kinzhal aurait frappé à près de 200 km de sa cible initiale — un écart incompatible avec des opérations de précision.

21 missiles auraient été « supprimés » à ce jour selon Night Watch, certains s’écrasant même sans explosion, signe d’une perte totale de cohérence des capteurs.

Le chat et la souris

La technique prend la Russie à revers. Jusqu’ici, Moscou misait sur des antennes CRPA à éléments multiples pour fendre le brouillard, un arsenal passé de quatre à seize modules depuis 2022. Mais ces récepteurs sophistiqués, performants contre le bruit radio, se révèlent vulnérables à un faux signal méthodiquement construit.

« Chaque missile dans la zone suppose que le signal s’applique à lui et réagit en conséquence », résume un opérateur de Night Watch, soulignant que Lima affecte simultanément tous les vecteurs traversant cette enveloppe électromagnétique.

Ce jeu d’adaptation constante n’échappe pas aux analystes du secteur. À mesure que le spoofing s’impose comme une menace opérationnelle, des acteurs occidentaux accélèrent la mise au point de détecteurs d’anomalies de navigation, tandis que la Russie s’efforce d’intégrer des algorithmes plus résistants aux signaux factices.

Un jeu du chat et de la souris qui pourrait durer longtemps. Et en attendant, les Kinzhals, présentés un jour par le Kremlin comme un étendard technologique capable de déjouer toute défense occidentale, continuent de s’abîmer dans les plaines ukrainiennes.