À la droite du bar situé à l’entrée du restaurant La Couronne à Scherwiller, quelques marches offrent une plongée vingt mille lieues sous les mers. Ou presque. « Bienvenue au Chiotilus », s’amuse le chef Didier Roeckel en précisant que « tout a commencé autour d’une table » au début des années 2000. Évoquant son projet de refaire les toilettes avec Denis Spielmann, un métallier d’art, la « schnaps idée » leur vient de les concevoir comme un sous-marin. Et pas n’importe lequel : le Nautilus, le restaurateur appréciant Jules Verne. « Nous avons travaillé au moindre détail », glisse-t-il en désignant, tour à tour, un aquarium surplombant un lave-mains et des urinoirs en forme d’entonnoirs semblant sortis d’une salle des machines.

Projetée sur un mur, une vidéo de fonds marins renforce la déco et donne l’impression que la pièce bouge. Sur les parois en métal aux allures de carlingue, l’une ou l’autre phrase, dont “Larguez les amarres”. Plus de 400 personnes ont assisté à l’inauguration de ces WC en 2003. Des milliers d’autres les ont visités depuis par nécessité ou curiosité.

Le « trône » du Kaiser

En 1899, soit 28 ans après la cession par la France de l’Alsace à la coalition des États allemands dirigée par la Prusse, l’empereur Guillaume II se voit offrir le Haut-Koenigsbourg par la Ville de Sélestat. Il lui semble dès lors intéressant d’utiliser l’histoire du château durant le Saint-Empire romain germanique pour susciter chez les Alsaciens un sentiment d’appartenance à son propre empire.

Pour lui donner un aspect proche de celui qu’il devait avoir à la fin du XVe  siècle, un chantier de restauration est mené de 1901 à 1908. Le Kaiser s’y fait aménager concomitamment un salon de travail resté inchangé depuis. En son sein : un cabinet de toilette « assez luxueux », pointe le service communication de la forteresse. « Il est habillé de noyer massif. Ambiance Orient Express. » Par souci de préservation, il n’est pas visible par les visiteurs. Après avoir perdu la Première Guerre mondiale, Guillaume II s’est exilé aux Pays-Bas. Il y a acquis un manoir dans la commune de Doorn où il a résidé jusqu’à son décès en 1941. Là, il disposait d’un WC dissimulé dans une armoire marquetée du XVIIIe  siècle. L’homme aimait ses aises.

Une envie pressante d’art ?

À l’angle de la rue du Faubourg-de-Pierre et du quai Finkmatt à Strasbourg, un édicule élevé dans les années 1890 a notamment servi de latrines publiques durant des décennies. Après avoir été fermé une vingtaine d’années, il a été transformé en 2010 en un lieu d’intégration visuelle par les habitants du quartier et l’association Le Parlement des arts. Comprendre : en un lieu d’expositions. « J’avais d’abord proposé qu’on en fasse des toilettes sèches afin de récupérer du compost pour planter des fleurs, mais cela n’a pas été accepté », raconte David Hurstel à l’initiative du projet.

Repris en 2013 par le collectif de riverains Envie de quartier, le bâti a abrité depuis une quarantaine d’installations artistiques. « Nous sommes maintenant sur un rythme d’une expo par trimestre », indique Anne Argyriou qui copilote la sélection des artistes. « Ils ont carte blanche dès lors qu’ils tiennent compte des contraintes du lieu pour réaliser une œuvre inédite. » Celle-ci doit, par exemple, pouvoir s’admirer au travers d’une porte vitrée, le public ne pouvant entrer dans l’édicule. Il peut en revanche s’arrêter devant à toute heure du jour ou de la nuit en cas d’une envie pressante… d’art.

Des aires de bivouac sortent çà et là sur les hauteurs alsaciennes. Dans la station du Markstein , par exemple, trois plateformes surélevées de trois mètres sur trois permettent aux randonneurs de dormir à la belle étoile depuis l’été 2023. Charge à eux, en contrepartie, de ne pas faire de feu et de ne pas souiller le site en laissant des détritus. En ce sens, ils sont aussi invités à ne pas se soulager derrière un arbre et à se diriger vers des toilettes sèches ressemblant à des tipis en bois. Posées au milieu d’un bosquet, elles assurent discrétion, calme et air pur.

Des cabanes ont poussé

Ces vestiges ne sont pas sans rappeler qu’il n’y a pas si longtemps encore, des Alsaciens n’en disposaient qu’au fond de leur jardin. Au sud-est de Colmar, la forêt du Neuland conserve quelques traces d’anciens usages, dont des cabanons de toilettes désormais entourés de végétation. La nature reprend ses droits, pour ne pas dire “se venge”. La fabrication du papier toilette est responsable de 15 % de la déforestation mondiale. Pas moins de 10 millions d’arbres sont coupés chaque année à cet effet. Soit l’équivalent de 27 000 par jour, d’un toutes les 3 secondes, mettent en exergue des organisations environnementales en appelant à une consommation responsable… Entre autres au recours à du papier recyclé, comme le suggère WWF. Un Français utilise une centaine de rouleaux par an, moitié moins qu’un Américain.

400
C’est le nombre de personnes qui ont assisté à l’inauguration des incroyables toilettes du restaurant La Couronne à Scherwiller.



A gauche, sur la façade du château du Haut-Koenigsbourg, deux latrines superposées sur deux niveaux.  Photo Denis Werwer

Une problématique sanitaire mondiale

Si les histoires de toilettes peuvent prêter à sourire, le sujet n’en est pas moins sérieux. Au point d’ailleurs qu’elles ont leur Journée mondiale chaque 19 novembre depuis 2001. Portée par l’ONG World Toilet Organization et les Nations Unies, celle-ci fait valoir que 354 millions de personnes défèquent encore à l’air libre sur la planète et que « 3,4 milliards n’ont pas accès à des toilettes sûres ». C’est-à-dire à un service d’assainissement géré correctement alors même que les déchets humains et les eaux usées contaminent l’environnement et exposent les populations à des dommages corporels et des maladies. Parmi eux : diarrhée, dysenterie, hépatite A, typhoïde et choléra. Les enfants et les femmes sont les premiers touchés. Au regard de trop lentes évolutions, 3 milliards de personnes vivront encore sans toilettes sûres en 2030, dénoncent l’Unicef et l’Organisation mondiale de la santé.