La rivalité entre PlayStation et Xbox ne saurait se résumer à une simple guéguerre entre deux communautés de joueurs. En coulisses, cette bataille de tous les instants se jouait tout autant sur le plan professionnel. Et même émotionnel. L’obsession des dirigeants de Microsoft envers ceux de Sony était telle que les premiers se sont amusés à entrer dans la peau des seconds pendant un jeu de rôle tactique de trois jours, pour tenter de deviner les intentions de leurs homologues japonais. « C’est l’art de la guerre. Il faut entrer dans la tête de son concurrent, puis comprendre comment on peut rivaliser avec lui ou neutraliser son avantage compétitif », explique l’ancien dirigeant Peter Moore, qui est donc devenu Ken Kutaragi le temps de cette improbable simulation (l’histoire ne dit pas s’il a imité l’accent à cette occasion).

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La Xbox doit son existence elle-même aux consoles de Sony. Cela n’a rien de honteux, c’est un simple constat : sans émotion, il n’y a ni PlayStation, ni Xbox. De la même manière que la PlayStation a vu le jour à la suite d’un célèbre revirement de Nintendo ayant provoqué la fureur de Sony, la Xbox est née d’un sentiment de crainte, d’un mécanisme de défense face aux ambitions de Ken Kutaragi, qui voulait conquérir les salons par le divertissement. Ses déclarations firent naître une « paranoïa galopante » laissant entrevoir à Microsoft un étrange avenir où la PlayStation 2 menacerait de prendre la place du PC familial.
Emotion Engine
« Microsoft, et en particulier Bill [Gates], avec qui j’ai eu le privilège de passer de bons moments, craignaient que Sony ne prenne le contrôle du salon. Cela peut sembler un peu absurde aujourd’hui, mais à cette époque, les télévisions, les lecteurs Blu-ray qui arrivaient sur le marché, les lecteurs de musique… Sony était solidement ancré en tant qu’entreprise de divertissement et centre névralgique du salon », se souvient Peter Moore dans une nouvelle entrevue publiée chez Eurogamer. Recruté en 2003 pour commander les opérations de l’activité Xbox, Peter Moore avait déjà eu affaire à Sony lorsqu’il dirigeait la filiale américaine de Sega, au temps de la Dreamcast. Sa liberté d’action fut toutefois bien meilleure chez Microsoft, sans parler d’une situation financière autrement plus avantageuse.
Conçue dans une certaine précipitation, la première Xbox s’en est tout de même sortie décemment, faisant jeu égal avec la GameCube de l’expérimenté Nintendo, et obtenant même des résultats supérieurs aux attentes en Amérique et en Europe. Mais cette première génération de Xbox a aussi englouti entre 5 et 7 milliards de dollars, ce qui n’est franchement pas rien, même pour Microsoft. La Xbox 360, nom de code Xenon, se devait donc d’obtenir des résultats plus probants, de prouver que Microsoft n’était pas là pour plaisanter. Mission accomplie. On ne saura jamais ce qu’il se serait passé si Ken Kutaragi ne s’était pas laissé emporter par sa mégalomanie. Ce qu’il se serait passé si la PS3 n’était pas sortie avec un an de retard. Si elle n’avait pas coûté 200 dollars de plus. Si développer dessus n’avait pas été aussi pénible. Peu importe, ne résumons pas les réussites de la Xbox 360 aux erreurs de la PS3.
Sous la direction de James Allard, Microsoft a construit une console dotée d’une vraie vision. Non pas la vision d’un entertainment supercomputer censé éclipser la concurrence avec son architecture de l’espace, mais une vision articulée autour de la connexion entre les joueurs. Celle-ci était incarnée par un environnement en ligne pleinement intégré à la console, qui apportait une dimension sociale inédite avec la liste d’amis, le Gamertag, le Gamerscore ou encore le chat vocal en groupe, tout ça avant les réseaux sociaux. Forgé consciencieusement par Boyd Multerer, le Xbox Live était une arme. Une arme à l’épreuve du présent mais aussi du futur.
Bien que payant face à un PlayStation Network alors encore gratuit, l’environnement en ligne de la Xbox 360, fruit des compétences et de l’expertise de Microsoft en matière d’infrastructure back-end, gardera longtemps la réputation d’être plus complet (les options de chat vocal, la possibilité de changer de pseudo) et mieux optimisé qu’en face (ce qui valait aussi pour les temps de téléchargement et d’installation). Ne pas tomber en panne pendant trois semaines, à la suite d’une intrusion externe mettant en péril les données personnelles de dizaines de millions d’utilisateurs, était aussi un bon point pour Microsoft.
Durant sa présentation à l’E3 2005, James Allard mentionnait rapidement le nom d’un concept encore tout nouveau : les Succès.
C’est aussi la Xbox 360 qui a démocratisé la distribution numérique sur console avec le Xbox Live Arcade, plateforme de téléchargement fonctionnelle dès le premier jour. On se souvient des campagnes Summer of Arcade, qui mettaient en lumière des pépites de plus en plus nombreuses. Geometry Wars, Shadow Complex, Limbo, Braid, Castle Crashers, Bastion, ‘Splosion Man, Fez, Dust : An Elysian Tail, Mark of the Ninja. Autant de titres qui donneraient sans doute leur priorité à Steam s’ils sortaient aujourd’hui. Mais entre 2008 et 2012, le Xbox Live Arcade s’était imposé comme la destination incontournable des grands petits jeux.
Alors certes, ce n’était pas encore le paradis du développeur indé : être accompagné d’un éditeur était une condition obligatoire pour sortir un jeu sur le Xbox Live Arcade, qui avait aussi pour politique d’imposer la présence d’une démo jouable. On ne peut pas parler pour les développeurs, mais les utilisateurs ne pouvaient qu’apprécier. On trouvait aussi un certain Minecraft. Le jeu de construction a beau être né sur PC, sa sortie rapide sur Xbox 360, en mai 2012, a pavé la voie au phénomène mondial que le jeu de Mojang est devenu et permis à Microsoft d’entretenir une relation particulière avec le studio suédois, pour aboutir au résultat que l’on connaît. Dix ans après sa sortie, la version Xbox 360 comptait plus de 22 millions de joueurs à elle seule.
La voie royale
En visant une sortie en novembre 2005, James Allard et Microsoft sont partis du principe qu’ils allaient devoir affronter la PlayStation 3 dès le premier jour. En réalité, la Xbox 360 se régalera d’une année d’avance, encore plus en Europe où la console de Sony n’est sortie qu’en mars 2007. Attention, le simple fait de partir avec de l’avance ne garantissait pas quoi que ce soit, surtout face à la marque PlayStation. La Dreamcast peut en témoigner. Mais si on rajoute à la charge de Sony une communication maladroite et des choix architecturaux handicapants, alors soudainement ce sont de nouvelles perspectives qui se dessinent. « Le moment précis où nous avons compris que nous avions nos chances, c’est quand ils ont annoncé le prix de la PS3 à l’E3 2006. C’était un choc total. Nous savions que la console serait chère, mais nous pensions qu’ils allaient prendre sur eux. On a dû contacter des gens présents à la conférence Sony pour vérifier qu’on avait bien entendu », se rappelle le vétéran Robbie Bach, alors Chief Xbox Officer.
Peter Moore ne s’en cache pas, Microsoft a généreusement arrosé les éditeurs tiers pour les embarquer rapidement dans le petit train de la Xbox 360, couvrant leurs frais de développement, ou au moins une partie. Combinées au retard de la PS3, ces initiatives ont permis aux choses de s’emballer rapidement, en particulier sur la scène japonaise : la Xbox 360 hérite du premier JRPG de la génération HD (Enchanted Arms), des premières nouveautés de Capcom (Dead Rising et Lost Planet), d’un Ace Combat exclusif (Fires of Liberation) en plus de Ridge Racer 6 et s’offre même un Tales of avant tout le monde (Tales of Vesperia, dont le portage PS3 n’est jamais sorti en Occident), sans oublier Eternal Sonata, The Last Remnant, Infinite Undiscovery ou encore Star Ocean : The Last Hope. Fidèle à son allié américain, Tomonobu Itagaki japonise encore plus la Xbox 360 avec Dead or Alive 4 et Ninja Gaiden II. Microsoft ne s’en contente pas et courtise une autre superstar de l’archipel : Hironobu Sakaguchi. Loin d’être le seul rebuté par l’architecture de la PS3, le créateur de Final Fantasy écrira les scénarios de deux exclusivités encore chéries aujourd’hui (Blue Dragon et surtout Lost Odyssey, chouchou d’un certain Guillaume Broche).
Tiens, en parlant de Final Fantasy, voilà que Square Enix monte sur la scène de la conférence Microsoft à l’E3 2008 pour annoncer que Final Fantasy XIII sortira aussi sur Xbox 360. Les plus jeunes ne mesurent pas forcément les réactions excessives engendrées par cette annonce, peut-être le symbole le plus fort du renversement que Microsoft était en train d’opérer. Mis à part le jeu en ligne Final Fantasy XI, les Final Fantasy traditionnels étaient l’apanage de Sony – ainsi que l’un des symboles de sa puissance – depuis le coup de maître de Final Fantasy VII. Et Final Fantasy XIII ne fut pas un cas isolé : toutes les grandes séries autrefois associées aux consoles PlayStation ont suivi le même chemin (Devil May Cry 4, Tekken 6) ou presque (une pensée pour Metal Gear Solid 4, toujours coincé sur PS3).
Hommage involontaire au temps de la PSone : Final Fantasy XIII sur Xbox 360 tenait sur 3 DVD. Surtout, malgré tout le vacarme que l’annonce de sa sortie sur la console de Microsoft a engendré, il fait partie de ces jeux qui se sont nettement mieux vendus sur PS3, même aux États-Unis. (Crédits Photo : Digital Foundry)The Winner Takes It All
Call of Duty 2, Quake 4, Condemned, Left 4 Dead, Oblivion, Dead Rising, Saints Row, BioShock, Mass Effect… À la longue liste de jeux sortis en exclusivité (au moins temporaire) sur la console de Microsoft s’ajoute l’accord conclu avec Take-Two pour assurer non seulement la sortie de Grand Theft Auto IV sur Xbox 360, mais aussi sécuriser une exclusivité temporaire sur les deux contenus épisodiques du jeu événement (on pourrait aussi parler des DLC de Fallout 3, sortis plus tard sur PS3). Après tout ça, qu’est-ce qui pourrait causer encore plus de tort à la concurrence ? Pourquoi pas un petit partenariat avec Activision pour que les DLC de Call of Duty sortent avec une avance de 30 jours sur Xbox 360 ? Quand on se souvient des sommets atteints à l’époque par Black Ops, Black Ops II et Modern Warfare 3, il faut reconnaître que c’était de l’argent bien dépensé par Microsoft, qui tenait déjà pourtant tous les fans de shooters par les cojones avec Halo et Gears of War.
Avec la normalisation du jeu multiplateforme, Sony ne faisait pas que « perdre encore une exclusivité », comme le voulait la formule consacrée qui revenait à chaque revirement d’un éditeur tiers (Assassin’s Creed, Virtua Fighter 5, L.A. Noire). Le plus souvent, la PS3 était incapable de livrer des versions aussi propres et fluides qu’en face. Bayonetta, Lost Planet, The Orange Box, Fallout 3, Skyrim, Red Dead Redemption… avec ses 512 Mo de RAM partagés entre le CPU et le GPU grâce à une architecture de mémoire unifiée, la Xbox 360 avait généralement la mainmise sur les superior versions, un terme entré dans le langage courant des internautes, même si Digital Foundry était encore relativement confidentiel à cette époque. Sans parler d’une manette souvent considérée comme étant la meilleure de sa génération, au moins pour les FPS.
Dans l’ombre des tractations médiatiques avec Activision, Take-Two ou encore Bethesda, la Xbox 360 fut aussi la petite chérie de certains studios japonais de niche, qui se sont démarqués en ciblant la console américaine. C’est le cas de Mages avec ses visual novel (Steins;Gate) et de Cave avec ses shoot’em up (Deathsmiles). Si la marque Xbox a donné un jour ne serait-ce que l’impression de pouvoir gagner sa légitimité au Japon, c’était pendant les années Xbox 360.Prophète en son pays
Avec pas moins de 18 jeux proposés au lancement du 22 novembre 2005, la Xbox 360 fut un succès immédiat. À la fin de l’année 2005, Microsoft avait facilement écoulé la totalité de son stock de 1,5 million de consoles, dont 900 000 en Amérique du Nord, 500 000 en Europe et 100 000 au Japon. Quand la PS3 débarque finalement, Microsoft se rapproche déjà du cap des 10 millions. Un célèbre raisonnement de Peter Moore voulait justement que « le premier arrivé aux 10 millions » gagne la guerre. En mai 2008, Microsoft se fait un plaisir d’annoncer que ce palier a été franchi rien qu’aux États-Unis. Le communiqué publié pour l’occasion illustre à quel point tous les prétextes étaient bons pour rappeler la domination de la Xbox 360 sur son sol. Jadis, fouiller dans les données des autres constructeurs pour mettre en valeur sa propre performance était encore la norme. La publication mensuelle des classements du marché américain, notamment, était une bénédiction pour le département communication de Microsoft. Matez-moi ça, c’est beau comme du heloi :
« La Xbox 360 domine avec le taux d’attachement logiciel le plus élevé de l’industrie, supérieur à celui de toute autre console de cette génération, et elle accueille les jeux les plus vendus. Avec la sortie de Grand Theft Auto IV en avril, la Xbox 360 compte désormais plus de seize titres « platine » ayant dépassé le million d’unités vendues, dont des succès comme Halo 3, Madden NFL 07 et Madden NFL 08, Gears of War, Guitar Hero II, Guitar Hero III : Legends of Rock, Call of Duty 2, Call of Duty 3 et Call of Duty 4 : Modern Warfare. Cela donne à la Xbox 360 deux fois plus de jeux vendus à plus d’un million d’exemplaires que la Wii, et une avance de 16 à 2 sur la PlayStation 3 en titres dépassant le million de ventes. Les jeux ne se vendent pas seulement mieux sur Xbox 360, ils y sont aussi meilleurs : la Xbox 360 compte 91 titres avec un score Metacritic de 80 ou plus, contre seulement 22 pour la Wii et 50 pour la PS3. »
« Il ne peut plus rien nous arriver d’affreux maintenant »
Le 6 janvier 2011, au CES de Las Vegas, Steve Ballmer annonce que la Xbox 360 a dépassé les 50 millions de consoles vendues dans le monde. La PS3 franchit ce même cap quelques mois plus tard, le 29 mars 2011. Le trimestre record de la Xbox 360 est intervenu exceptionnellement tard, à savoir au bout de sa sixième année, en octobre – décembre 2011. Durant ces trois mois, Microsoft a livré un record de 8,2 millions de Xbox 360, portant le total à 65,8 millions. Cet automne-là, Battlefield 3, Batman : Arkham City, Forza Motorsport 4, Gears of War 3, Call of Duty : Modern Warfare 3, Skyrim et Assassin’s Creed Revelations font les beaux jours de l’industrie et de la Xbox 360 en particulier, la grande majorité des titres multiplateforme se vendant mieux sur la console de Microsoft. À ceci s’ajoute le rôle de Kinect et de ses best-sellers du moment, Kinect Sports Saison 2 et Dance Central 2. Microsoft communiquera un dernier chiffre de 84 millions à l’E3 2014, mais la production de la console ne cessera totalement qu’au printemps 2016.
Happy 20th to the Xbox 360!The Xbox 360 sold 42.7M consoles in the US lifetime, with Call of Duty: Black Ops II being its best-selling game in the US in both units and dollars. The 360 Headset led accessory SKUs in US units sold at over 11.4M.Source: Circana Retail Tracking Service
— Mat Piscatella (@matpiscatella.bsky.social)2025-11-22T14:08:16.489Z
Le seigneur des anneaux
Ce n’est pas pour autant que la partition de la Xbox 360 sera sans la moindre fausse note. On ne parle pas du fait d’avoir misé sur le mauvais cheval avec le HD-DVD, un choix finalement anecdotique vu que le lecteur était vendu en option et n’avait donc pas plombé le prix de la plateforme, au contraire du lecteur Blu-ray de la PS3. Non, on parle du fait que le rêve a failli tourner au cauchemar au bout de quelques mois seulement. Après avoir botté en touche aussi longtemps que possible, Microsoft a dû se rendre à l’évidence au milieu de l’année 2007 : le taux de Xbox 360 défectueuses était anormalement élevé, pour ne pas dire inacceptable.
Le tristement célèbre Red Ring of Death, défaillance technique fatale, causera un si grand nombre de pannes qu’elle aurait pu entraîner la fin de la carrière de Microsoft en tant que consolier. L’aveu vient de Peter Moore lui-même, qui n’a jamais oublié le jour où il dut présenter une facture de 1,15 milliard de dollars à son PDG Steve Ballmer, pour le rapatriement, la réparation et l’expédition des consoles touchées. Avec un autre patron que Ballmer et une trésorerie moins profonde, la Xbox 360 aurait pu sonner la fin prématurée des ambitions de Microsoft dans le jeu vidéo. Imaginez simplement si cette mésaventure était arrivée à la PS3… Comme quoi, l’argent ne fait pas le bonheur, mais il peut éviter pas mal de malheurs. Et au cours de sa longue vie, la Xbox 360 connaîtra bien plus de bonheurs que de malheurs.
Tu ne le sais pas encore, mais…
Aujourd’hui encore, il n’existe pas un meilleur tweet au monde pour illustrer le sentiment de domination et de satisfaction de Microsoft que celui publié par Aaron Greenberg il y a 15 ans. L’actuel directeur du département marketing chez Xbox ne boudait pas son plaisir en soulignant que les ventes du seul Halo 3 dépassaient, trois ans après sa sortie, le cumul des ventes de six prestigieuses exclusivités PS3 (Resistance, Resistance 2, Uncharted, Uncharted 2, Killzone 2 et God of War III) sur le territoire américain. Le genre de gargarisme admis à l’époque des Peter Moore, des Don Mattrick et des Jack Tretton, dont le langage pouvait encore se montrer un tant soit peu arrogant dans le cadre de la grande rivalité entre Sony et Microsoft. C’est l’époque où une péniche aux couleurs de la Xbox 360 venait égayer la triste soirée de lancement de la PS3 sur les bords de la Seine.
Just in from research team (NPD): Halo 3 has outsold Resistance 1 + 2, Uncharted 1+2, Killzone 2 and God of War III COMBINED….wow
— Aaron Greenberg (@aarongreenberg) June 9, 2010
« Je pense que la guerre des consoles était saine pour l’industrie. Comme je l’ai déjà dit, j’ai encouragé cette bataille parce que je pense que les joueurs aimaient voir Xbox contre PlayStation », admettait récemment un Peter Moore nostalgique de cette époque plus irrévérencieuse, où un dirigeant tel que lui exhibait un tatouage de Grand Theft Auto IV sur la scène de l’E3 pour annoncer que le jeu événement sortirait sur Xbox 360 le même jour que sur PS3. « Nous avons passé beaucoup de temps dans les bureaux de Take-Two sur Broadway, à New York. Beaucoup de temps. Il fallait gagner leur confiance. Nous devions convaincre les frères Houser et gérer toute la folie de Take-Two/Rockstar. Nous sommes même allés jusqu’à faire intervenir Steve Ballmer pour qu’il parle aux Houser lors d’un E3 et les persuade que nous étions sérieux », se souvient Peter Moore.
La Xbox 360 et ses deux principales révisions sorties le 18 juin 2010 (Xbox 360 S) et le 10 juin 2013 (Xbox 360 E).
Grande fierté de Microsoft, le lancement de Halo 3 sur Xbox 360 fut qualifié à l’époque par le constructeur de « plus grosse journée pour le divertissement américain » avec un chiffre d’affaires de 170 millions de dollars glanés en 24 heures. Dans les registres de l’institut NPD (actuel Circana), Halo 3 reste un lancement de référence toutes exclusivités confondues avec 3,3 millions d’exemplaires vendus en 12 jours rien que sur le sol américain (sur PS3, God of War III tient la corde avec 1,1 million de ventes au lancement). En ce mois de septembre 2007, la Xbox 360 s’écoule à 527 800 unités aux États-Unis, dépassant la Wii (501 000) et surpassant la PS3 (119 400). Ce n’est que l’instantané d’un mois, mais il est plutôt représentatif de la position que Microsoft a su préserver durant toute cette génération.
Certes, au coup de sifflet final, la Xbox 360 n’a jamais revendiqué avoir dépassé les 88 millions de PS3 et la domination de Microsoft s’est essentiellement exercée aux États-Unis et au Royaume-Uni. Sauf que le cumul des ventes sur ces deux territoires représente au final un parc de plus de 50 millions de consoles. La pression exercée par le constructeur américain fut intense, au point de faire voler en éclats la plupart des certitudes que Sony avait acquises pendant une décennie entière à œuvrer pour porter la marque PlayStation au sommet du jeu vidéo. Et c’est en regardant dans le rétroviseur aujourd’hui qu’on mesure vraiment l’exploit que la Xbox 360 représente dans l’histoire de la marque.
Seul épisode à avoir franchi les 10 millions de ventes dans le monde, Halo 3 reste aussi la plus grande exclusivité de la console, seuls des titres comme GTA V, Black Ops, Black Ops II et Modern Warfare 3 se sont mieux vendus.Attention à la bête blessée
Pourtant, la seconde partie de la vie de la PS3, qui démarre à l’automne 2009 avec la sortie de la slim à 300 eurodollars et de la masterclass Uncharted 2, changera petit à petit la perception du rapport de force entre les deux concurrentes. Prenons l’E3 2012 de Microsoft. Vu de loin, toutes les cases semblent cochées : Halo et Gears sont là, Forza Horizon fait son apparition, Lara Croft prend un nouveau départ et Black Ops II choisit naturellement la scène de Microsoft pour faire le spectacle. Mais Kinect, qui avait déjà fait grincer des dents en monopolisant l’édition 2011 de la conférence, se montre encore bien encombrant, au point qu’Usher s’offre un concert sur scène pour promouvoir Dance Central 3. Dans le même temps, le constructeur commence à partir dans tous les sens et insiste de plus en plus lourdement sur les services multimédia (TV, sports, films, musique), sans oublier de nous servir des applications gadgets comme Xbox SmartGlass, qui permettait de transformer son smartphone ou sa tablette en second écran (« regardez, nous aussi on sait faire comme la Wii U »).
2013, année de transition entre deux générations, illustre assez bien les priorités de chaque constructeur : pendant que Microsoft se focalise sur le grand public, la PS3 voit débarquer God of War Ascension, Sly Cooper : Voleurs à travers le temps, Beyond : Two Souls, The Last of Us, Puppeteer, Ratchet & Clank Nexus et Gran Turismo 6, le tout en l’espace de 10 mois. En face, malgré une belle activité sur le Xbox Live Arcade, seul Gears of War Judgment pouvait être qualifié de grosse cartouche. Plus généralement, malgré quelques vents de fraîcheur occasionnels (Viva Piñata, Crackdown, Too Human, Alan Wake), tout le monde constate que Microsoft Game Studios se repose un peu trop sur la sainte trinité Halo / Gears / Forza. Sans compter que la fin de l’année 2010 fait place au règne de Kinect, moment à partir duquel les efforts first party sont en partie dilapidés sur les éphémères pitreries de Kinect Sports et sur la multitude de (médiocres) jeux casual sortis pour récupérer le public d’une Wii qui commence à montrer des signes de fatigue.
La nostalgie sélective a le don de faire oublier les moments les plus superfétatoires des conférences à l’ancienne. Sans vouloir offenser les fans d’Usher Raymond IV.
Bien que Microsoft donne l’impression de s’éparpiller sur la fin, le bilan de la génération n’en reste pas moins clair sur les territoires les plus médiatiques. Aux États-Unis, le triomphe de la Xbox 360 est total. Sa longue carrière s’est achevée sur un parc de 42,7 millions de consoles, contre 23 millions de PlayStation 3. Chez l’oncle Sam, seules trois consoles ont fait plus de ventes que la Xbox 360 (la Nintendo DS, la Nintendo Switch et la PlayStation 2, dans cet ordre). À l’échelle du Royaume-Uni, la Xbox 360 tient également du phénomène : 9 millions de consoles vendues, contre un peu moins de 6 millions de PS3. Sa longévité lui a permis de surpasser la Wii au finish et de prendre place sur le podium en compagnie de la Nintendo DS et de la PlayStation 2.
Dans le reste du monde, en revanche, Sony est parvenu à garder ses distances, sans parler du Japon où les efforts de Microsoft en feront certes la Xbox la plus vendue de l’histoire (1,6 million), mais sans que cela fasse une différence face aux 10,4 millions de PS3 écoulées dans l’archipel. Pour la petite histoire, la France a toujours montré un certain intérêt pour la Xbox, en comparaison de la plupart de ses voisins continentaux. Avec ses 3,17 millions de ventes dans l’Hexagone (contre 5,18 millions de PS3), jamais une console Xbox n’a rencontré autant de succès sur le Vieux Continent.
Ce serait une erreur de penser que Microsoft a attendu la Xbox One pour insister lourdement sur le multimédia. Si la mémoire collective ne retient de la conférence E3 2008 que l’annonce de Final Fantasy XIII, cette présentation était déjà parsemée de segments soporifiques en lien avec la montée en puissance des applications de divertissement et du jeu casual. « Nous entrons dans une nouvelle ère du divertissement, et la Xbox 360 est idéalement positionnée pour devenir le cœur du salon », disait Don Mattrick, déjà vice-président de la division Interactive Entertainment chez Microsoft. Le communiqué de l’E3 2008 publié par Microsoft à l’époque parle de lui-même. Au menu, le tout premier partenariat entre une console et Netflix, mais aussi déjà un gros parfum de communication casual avec l’arrivée des Avatars façon Mii.
La fin de l’état de grâce
Mais après des années de célébration et d’autosatisfaction, arrive l’heure de changer de génération. Sony a eu le 6 mai 2006 ? Pas de jaloux, Microsoft a eu le 21 mai 2013. Don Mattrick, TV TV TV, la connexion obligatoire, le prêt et la revente de jeux limités, le Kinect imposé… en matière d’accident industriel à savourer en direct, l’annonce de la Xbox One est un sans-faute. Et le Kinect, parlons-en encore. Le succès rencontré par le capteur de mouvement sur Xbox 360 (10 millions de ventes en mars 2011, 20 millions en novembre 2012, 24 millions début 2013) a eu pour malheureuse conséquence d’envoyer Microsoft sur une fausse piste, le constructeur ayant jugé bon de l’imposer à la Xbox One, alourdissant inutilement la console (et son prix) durant ses premiers mois et causant son report dans 8 pays européens. Tout cela alors que le phénomène du motion gaming s’était éteint (Dieu merci) et qu’aucun joueur n’avait envie de contrôler sa console en lui parlant. Le simple fait de ne pas avoir proposé de Xbox One sans Kinect au lancement a poussé de nombreux possesseurs de Xbox 360 en direction de la PS4.
L’importance accordée au Kinect et à ses jeux, tous plus limités les uns que les autres, traduit un petit péché d’orgueil. Non content d’avoir fait descendre Sony de son trône, Microsoft a cru pouvoir courir tous les lièvres en même temps et chasser sur les terres de Nintendo.
Deux mois avant la funeste conférence de Don Mattrick, un Mark Cerny aussi impeccable que serein présentait une PS4 qui ne révolutionnait pas grand chose, mais réparait toutes les erreurs de la PS3, tant du point de vue des développeurs (l’architecture PC, les 8 Go de RAM GDDR5) que de celui des joueurs (le prix). Dans ce contexte, l’absence de rétrocompatibilité passe inaperçue, pendant que Shuhei Yoshida et Adam Boyes improvisent ce qui reste peut-être le dernier grand tacle de boucher d’un constructeur à un autre.
Malgré le rétropédalage express de Microsoft sur les contraintes initiales de la Xbox One, le rapport de force bascule à nouveau en faveur de la PS4, avant de prendre encore plus d’ampleur avec la génération PS5. Mais alors, tous ces coups assenés par Microsoft durant l’ère Xbox 360, tous ces efforts pour démontrer que Sony n’était pas intouchable, toutes ces parts de marché grignotées, tous ces éditeurs tiers courtisés avec succès… tout cela n’aurait donc servi à rien sur le long terme ? À bien des égards, la Xbox 360 a remporté sa bataille, mais celle-ci n’a pas été déterminante pour la suite des événements. « Avec la Xbox One nous avons perdu la génération qu’il ne fallait pas perdre, celle où tout le monde a construit sa bibliothèque numérique de jeux », constatait Phil Spencer en mai 2023.

Finalement, que reste-t-il de l’héritage de la Xbox 360 ? Si le souci de la rétrocompatibilité cher à Microsoft permet d’accéder facilement à des centaines de jeux de la machine, au contraire d’une PS3 pénalisée à vie par son architecture extraterrestre, force est de constater que les gloires d’antan ne sont plus ce qu’elles étaient. Halo, autrefois jeu de tous les records, n’est aujourd’hui qu’une expérience multijoueur parmi tant d’autres, et clairement pas l’une des plus populaires. Un constat qui a même poussé Halo Studios à arrêter les frais avec Halo Infinite bien plus tôt que prévu pour se concentrer sur un remake du tout premier épisode, dont la sortie sur PS5 a été mise en avant jusque sur le t-shirt du directeur de communauté.
Gears n’est plus au sommet de sa forme, lui non plus. Péniblement masqué par son inclusion dans le Game Pass, le déclin de Gears 5 a poussé The Coalition à revisiter le passé avec un Gears of War : E-Day qui, à défaut de raconter la suite des aventures de Kait et JD, fera au moins écho aux grandes heures de la Xbox 360. Et Fable ? Sans Lionhead Studios, fermé en 2016, Playground Games a hérité de la mission de bâtir une équipe en partant de zéro pour rebooter la franchise de Peter Molyneux, et c’est l’an prochain qu’on saura (enfin) si celle-ci a un avenir parmi les grands du RPG. De cette époque, seul Forza Horizon aura finalement continué sa croissance épisode après épisode pour devenir le roi de sa catégorie.

Mais aussi vrai qu’on ne pourra jamais enlever tout ce que Microsoft a accompli avec la Xbox 360, tout ceci appartient à une époque qui n’existe plus. Aujourd’hui, Microsoft a changé de statut, mettant au second plan son rôle de constructeur pour devenir un giga-éditeur gargantuesque qui a besoin de tous les écosystèmes pour justifier ses acquisitions titanesques et atteindre ses objectifs économiques. En particulier l’écosystème de Sony, qui n’est plus un rival direct et encore moins cet ennemi juré que les Bill Gates, Peter Moore, Phil Spencer et autres Matt Booty ont tour à tour voulu empêcher de nuire, mais bien un important partenaire, chez qui tous les gros jeux Xbox sont désormais les bienvenus. Plutôt que d’être mis KO, Microsoft est descendu du ring et a remodelé ses objectifs. Du formidable combat de boxe que nous ont offert les deux constructeurs durant l’ère PS360, il ne restera qu’une puissante nostalgie.