Faute d’être cueillies, les perles noires pourrissaient au pied des troncs tortueux.
Torturés de se savoir ainsi abandonnés par l’Homme les ayant plantés, les oliviers séculaires se croyaient condamnés.
Au mois de mars, sur le point d’être vendues par l’évêché de Nice (1), leurs restanques surplombant le vieux village de Carros ne pouvaient échapper à l’appétit des promoteurs immobiliers.
Comme dans la plaine du Var, le béton allait se repaître de l’oliveraie, toujours moins fructifiante que quelques villas vue mer et montagne.
C’était sans compter sur la mairie. À l’aveugle, « sans même connaître le prix », elle a décidé de préempter ces 42 hectares.
« Nous avons invoqué l’intérêt général de cette zone à potentiel agricole. L’acte de vente devrait être signé d’ici les prochains jours, [pour 65.000 euros] », indique le maire, Yannick Bernard.
« Hors de question de voir émerger un programme immobilier imposé »
« Étant intégré à l’opération d’intérêt national, nous n’avons plus la main sur l’instruction des permis de construire. Il était hors de question de voir émerger un programme immobilier imposé », martèle-t-il, sous les frondaisons.
Y perlent une fois encore, et ce depuis des siècles, de futures caillettes, variété historiquement chérie et cultivée dans le comté de Nice.
« Nous devons préserver ce patrimoine, lui redonner vie en lui redonnant sens, poursuit l’élu. Nos anciens ont planté ces oliviers pour produire de l’huile. Nous allons donc relancer la filière locale ! »
Les terrains vont ainsi être loués à la maison Alziari, institution niçoise créée en 1868.
Exploitant depuis 2018 les 39 hectares voisins (acquis par la commune dans les années 90), l’entreprise débutera sa récolte sur les nouvelles parcelles d’ici la semaine prochaine.
Les vénérables ramures retrouveront enfin la main patiente du cueilleur, après d’interminables décennies de solitude.
Des fruits pressés, découlera un cru bio portant l‘appellation « huile d’olive du domaine de l’évêché de Carros », dont 10 % de la production reviendra à la commune (2).
« C’est gagnant-gagnant, estime Vincent Piot, directeur adjoint. D’une part, nous débroussaillons les parcelles avec un troupeau d’une cinquantaine de moutons, comme le faisaient les anciens. Pour la mairie, ça limite grandement le risque incendie dans une zone boisée, à proximité d’habitations. D’autre part, Alziari double sa surface. »
Une extension rendue indispensable pour encaisser les assauts du dérèglement climatique.
Doubler la surface pour combler le déficit de production
En juin, la canicule précoce et violente a frappé de plein fouet les arbres en fleurs.
« Fleurs qui n’ont pas tenu le coup. Sans elles, pas de fruits. Seule une année sur cinq est satisfaisante », déplore l’oléiculteur. Il compte donc sur ces nouveaux terrains pour remédier quantitativement à la médiocre saison qui s’annonce.
Mais jusqu’à quand cet équilibrage délicat fonctionnera-t-il ?
« Après l’incendie de juillet 2017, (où 70 hectares partirent en fumée), les experts nous avaient alertés sur l’ampleur des bouleversements à venir. Mais nous n’imaginions pas que ça irait si vite, que ça serait si implacable, confie Alain Servella, adjoint charge de l’Agriculture. D’ici vingt ans, nous aurons un climat similaire à celui du Maghreb. Là-bas, il ne peut y avoir d’olives de Nice. Le Cailletier ne peut pas pousser. »
D’autres espèces plus résilientes… plantées à Arles
Si le cultivar ne donne plus assez d’olives, comment perpétuer une production locale ?
« Nous travaillons sur une fine sélection d’essences méditerranéennes, plus résistantes, glisse le représentant d’Alziari, sans en dire plus, secret de fabrication oblige. Mais cela se fait à Arles, où le climat est plus constant. En 2023, 100.000 oliviers y ont été plantés. »
Rendus improductifs, résignés à défaut d’être résilients, les patriarches pourront toujours écouler paisiblement leur retraite au soleil.
Sous un cagnard allant crescendo, certes. Mais encore sur leurs restanques.
Pas dans l’un de ses pots où l’on transplante massivement leurs congénères, déracinés par un nouvel immeuble.
1. L’évêque de Nice y prenait historiquement ses quartiers d’été
2. Le maire explique faire don de ces bouteilles à des associations locales qui les écoulent lors de lotos.