L’entrée en scène de la juridiction administrative en dit long sur l’incapacité à résoudre la problématique des soirées et nuits bruyantes, corollaire de l’attractivité retrouvée du centre-ville de Bordeaux, classée en 2024 au neuvième rang des villes les plus festives de France, avec « 6,83 bars au km² ». Le quai Louis-XVIII, entre la place de la Bourse et les Quinconces, en offre un incontestable concentré : « On est passé d’un à six bars en cinq ans sur un linéaire de 60 mètres », déplorait le même Alban Colomès, dans « Sud Ouest », en mars 2022, aux côtés notamment de Stéphane Pusateri, figure bordelaise qui a fait de la défense des riverains son cheval de bataille depuis le milieu des années 1990.

Mesures acoustiques

Lui-même à la tête d’une jeune association de riverains, Alban Colomès s’était alors décidé à investir en parallèle le terrain judiciaire, lui qui avait saisi à plusieurs reprises non seulement le maire Pierre Hurmic, mais aussi ses prédécesseurs Alain Juppé et Nicolas Florian, depuis 2017. Une requête fondée sur une expertise judiciaire : la pose de sonomètres dans le salon familial, au cinquième étage, la soirée et la nuit des jeudi 22 septembre et samedi 8 octobre 2022. Résultat des mesures acoustiques : des niveaux sonores deux fois plus élevés que les seuils réglementaires et, selon l’expert, « provenant exclusivement des cris et discussions des clients installés en contrebas sur les terrasses des bars ».

La commune, est-il indiqué dans le jugement, a eu beau faire valoir le passage d’agents de la direction des usages de l’espace public chargés de vérifier le dimensionnement des terrasses, en l’occurrence « quasi exclusivement » conforme à la réglementation, « cette circonstance n’est pas de nature à contredire le constat précédemment fait d’un dépassement des seuils sonores légaux ». Idem pour le « passage quotidien de la police municipale », « au demeurant sans précision sur les horaires », cingle le tribunal, ou encore le « processus de médiation » engagé avec les riverains et les établissements du quai Louis-XVIII : « Il ne résulte pas de l’instruction que ces actions auraient permis de lutter efficacement contre les émissions de bruits excessifs. »

Contre-arguments rejetés

« Cette carence dans la mise en œuvre des pouvoirs de police générale [du maire de Bordeaux, NDLR] est de nature à engager sa responsabilité », est-il écrit par ailleurs. Au passage, le jugement met à la charge de la mairie l’intégralité des frais d’expertise, soit plus de 5 600 euros. L’avocat de la Ville avait tenté d’en contester le bien-fondé, assurant que l’appareillage était posé sur une table, celle-ci constituant une « grande surface réfléchissante » susceptible de fausser les résultats… Argument rejeté par le tribunal, ne serait-ce que parce que les sonomètres étaient « à proximité » de la table incriminée.

« Je n’ai aucun ressentiment contre un bar en particulier. C’est la somme des bars qui pose problème »

« Nul n’est plus sourd que celui qui ne veut pas entendre », reprend Alban Colomès, prothésiste auditif de métier. Au-delà du bon mot, il prend garde à ne pas se voir caricaturé en riverain chagrin : « Je n’ai aucun ressentiment contre un bar en particulier. C’est la somme des bars qui pose problème. » Un constat qui fait écho au credo de Stéphane Pusateri, président de l’association des riverains et résidents de Bordeaux, notamment en croisade contre « la mono-activité » : « Paris a pris des mesures, notamment dans le quartier du Sentier », rappelle-t-il, saluant la décision du tribunal administratif : « Elle démontre ce qu’on dénonce depuis trente ans. Les municipalités bordelaises n’ont jamais usé de leurs pouvoirs de police. »

Sollicitée, la mairie de Bordeaux indique qu’une « réunion d’urgence » devait avoir lieu sur le sujet dans la soirée de jeudi, en présence des élus et de la police municipale, renvoyant à une communication vendredi 28 novembre.