Par
Thomas Martin
Publié le
30 nov. 2025 à 6h54
« Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain » paraît bien loin. A deux pas de l’épicerie Collignon à Montmartre, décor du film, des élus écologistes ont exigé cette semaine des mesures pour sauver un quartier emblématique de Paris victime, selon eux, d’une « disneylandisation ».
« Une destination de shopping international »
« Salut les guides touristiques »: sur une vitrine voisine, une note manuscrite en anglais promet une « réduction » aux groupes organisés, rouage d’une mécanique bien huilée qui exaspère ceux qui travaillent ici.
Pour Pascale (*), 54 ans, contrainte d’utiliser une clochette pour fendre la marée humaine avec son lourd chariot de factrice, chaque tournée est devenue un parcours du combattant.
« C’est gênant, ça nous ralentit car les gens ne se poussent pas (…) et on doit demander pardon tout le temps », souffle la postière.
Si la « Fête de la Coquille » et ses chalets saturent parfois la place des Abbesses, la pression est désormais constante. « C’est compliqué pour nous, mais aussi pour les gens qui habitent là », résume-t-elle, fataliste face à des visiteurs internationaux parfois « pas très bien éduqués » qui bloquent les accès aux immeubles.
C’est pour briser ce « fatalisme » qu’Anne-Claire Boux et Emile Meunier, élus écologistes du 18e arrondissement, ont convoqué la presse mardi square Jehan-Rictus pour une déambulation et un tractage au milieu des touristes. La première, adjointe à la maire PS Anne Hidalgo, est aussi tête de liste des écologistes dans son arrondissement pour les municipales de mars prochain.
Leur cible prioritaire : l’arrêté de 2015 classant Montmartre en zone touristique internationale (ZTI). Cette mesure, qui autorise le travail dominical et tard le soir, a transformé le quartier en « destination de shopping international », estiment-ils.
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« Le dispositif a, malheureusement mais comme c’était prévisible, puissamment participé à renforcer l’attractivité touristique (…) au prix d’effets sociaux, urbains et environnementaux très négatifs », déplorent les élus dans un courrier au ministre du Commerce et du Tourisme, Serge Papin.
Les habitants de Montmartre fuient
Guillaume (*), 47 ans, observe cette érosion culturelle depuis sa librairie « Au Pied de la Lettre », rue Tardieu. « L’axe métro Abbesses jusqu’au funiculaire est hyper emprunté, surtout le week-end, ça devient impraticable », témoigne celui qui a repris l’affaire familiale en 2005.
Selon lui, « les habitants du quartier fuient » désormais le quartier en fin de semaine pour échapper à la cohue où « les provinciaux s’ajoutent aux touristes internationaux ».
L’exaspération se lit jusque sur les murs : sur la fenêtre d’un cabinet médical, une affiche verte implore les passants de « ne pas rester devant cette porte pour bavarder ou téléphoner », signe d’un espace public saturé où le soin peine à coexister avec le brouhaha.
L’ironie de la situation n’échappe pas au libraire: alors que les visiteurs affluent vers la place Suzanne Valadon, « les gens ne savent pas qui est » cette figure majeure de la peinture.
« Je les vois passer le nez sur le GPS », soupire-t-il, invitant à observer la rue de Steinkerque voisine: « C’est infernal, elle est étroite (…) et elle est toujours pleine ». Dans cette artère, les commerces de proximité cèdent la place à des boutiques de souvenirs standardisées vendant « SD Card » et « Power Bank » en urgence.
Face à cette dérive, les écologistes réclament des mesures chocs: l’abrogation de la ZTI, la régulation des cars de tourisme, l’interdiction des véhicules type 2CV et des réservations pour l’accès au Sacré-Cœur, visité « par près de 10 millions de personnes par an ».
Pas un quartier pour les « couche-tôt »
Sur la place des Abbesses, Anaïs (*), 45 ans, surveille ses deux garçons qui courent après les pigeons, une gaufre à la main. « Je ne vois pas comment ça peut changer, ça a toujours été comme ça », lâche-t-elle, résignée.
Elle admet toutefois qu’elle aimerait « de temps en temps un peu de silence » et moins de difficultés pour circuler en poussette.
Un peu plus loin, près du village Ravignan, Cindy (*), 30 ans, se montre plus nuancée.
Elle juge la situation « gérable », à condition de ne pas être « couche-tôt » à cause du bruit en soirée. Une nuisance nocturne que les élus espèrent justement réduire en s’attaquant aux ouvertures tardives permises par la ZTI, pour tenter de rendre enfin le tourisme « compatible avec la vie quotidienne ».
(*) Les personnes interrogées n’ont pas donné leur nom.
AFP
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